Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jeylina Ever

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Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.
Après avoir précisé le cadre juridique des droits de l'artiste sur ses œuvres, les règles de rédaction et négociation des contrats du monde de l'art, il propose
25 modèles de contrats expliqués et adaptés aux exigences actuelles du marché de l'art.
Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.

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LES POUPES DE JEYLINA : DIVINE COMEDIE FOR EVER

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

jeylina everIl y a dans le cirque d'hiver et d'été de Jeylina Ever un coté Divine Comédie. Mais Dieu y fait heureusement défaut. Il n’est plus ici. Reste un univers post-religieux au milieu d'autres cercles que ceux inventé par Dante. Chez l'artiste les cercles permettent de visiter paradis et enfer de d’un nouveau genre : se découvrent  les outrages du premier et les délices du second sans le moindre regard moral. C'est plutôt reposant dans un monde où l'artistiquement correct fait figure de loi et ou l'éthique veut remplacer l'esthétique. Le bon geste  y valide le n'importe quoi au nom de l'idéologie para deleuzienne et paraplégique selon laquelle la beauté ne serait qu'un concept vide de sens puisqu'il n'est de fruit que d'une subjectivité. Passons.

Les cercles de Jeylina Ever sont ceux des pistes de son cirque. Il prend une figure matériel  et de cabaret avec "Mona Circus" mais il était déjà précédé chez l'artiste par son "Little Red Blook"  sorte de « work in progress » qui succède à un chaos de fin de monde pour reconstruire un sens en gestation. A l'inverse de la célèbre demeure du Chaos de la banlieue lyonnaise, le Circus de l’artiste ouvre à une sorte d'harmonie au sein de ses bric-à-brac.  Ils n’ont rien de kitsch et sont savamment agencés même s’ils restent en perpétuel devenir. Leur ordre – sous l’apparent bazar -  est plus profond qu’il n’y paraît. Partant de poupées - mais selon une perspective aussi éloigné de celle de Bellmer d'un côté et de Mariette de l'autre - cette « matière première » devient le sujet même de l’œuvre. Du jouet l’artiste retient le symbole de la féminité première plus que sa simple valeur d’outil. Tiré des poubelles de l’histoire (grande ou petite) il est mixé à d'autres symboles à la fois du travail, de la difficulté de vie et du temps qui passe ( mécanismes de petites horloges par exemple). Et l'artiste fait des rebus ainsi que du rebus de ses rebus  une archéologie de son savoir.
Les poupées de Jeylina Ever appartiennent autant au patrimoine de l’artisanat traditionnel qu’à celui d’une révolte souterraine. L’artiste rappelle les femmes Mayas qui créent d’étranges poupées faites de divers morceaux. Mais les siennes  innovent plus nettement encore au sein même des cimetières dont elles ont été tirées. Atrophiées, menaçantes, fantaisistes elles possèdent un potentiel métaphorique complexe et puissant. Il soulève de nombreuses questions au sujet de la féminité, de la maternité, de l’innocence, de l’enfance, de la religion, du politique bref de l'existence au sein même du "cirque" et des scénographies dans lesquelles elles s'insèrent. Il y a des poupées cachées, des poupées cassées, des poupées de son et d'autres de silence. Des poupées bretonnes qui se crêpent le chignon, des bigotes de Bagnères, des pieuses qui jadis  ne chipotaient pas sur l'eau bénit. Ils existent des hautes de cuisses, des portugaises assemblées, d'autres qui sentent le sable, d'étranges sorcières de Salem ou d'ailleurs, des  infirmières de douleurs enfantines, des équilibristes, des ténébreuses, des veuves de guère, des inconsolées,  des bergères étoilées,  des porteuses de chapeau à voilette, des cueilleuses de violettes dans le vert paradis des amours enfantines. D'autres encore ont une épingle dans leur chignon ou  muent gay. Certaines semblent de grandes veilleuses, des femmes de boulanger, des blanches minettes au teint de porcelaine, des dames de compagnie, des sortes de duchesses, des choutes de Bruxelles, des calculatrices, des matheuses algébriques, des entremetteuses qui tirent au flan, des faufileuses, des violonistes d'Ingres, des empourprées. Emergent autant d’immobiles que de  pas si fixes, d’ingénues que d'alchimistes, de servantes au grand cœur que de Marie-Madeleine de Commercy, de visiteuses du soir que de tigresses. On croit parfois voir poindre  la Grande chandelle du Ku Klux Klan, des fileuses à l'Anglaise, des lécheuses de frites. On trouve aussi de fausses blondes,  des bâilleuses de fond, celles dont le beau cou plait beaucoup, des petites mains, des actrices du théâtre des affaires, voire des mélancoliques, des gobeuses d'absolu et des cantatrices chauves. Toutes embarquent dans leur théâtre de la cruauté.
A travers elles Jeylina Ever met en forme une imagerie de violence et de douceur.  Les poupées se métamorphosent en étranges icônes de notre civilisation occidentale. Fondées sur l ‘insolite chacune permet d’entrer dans un domaine iconoclaste et insondable jusque par le ventre ouvert de certaines d’entre elles. Elles rappellent  autant certains tableaux du XVème siècle que des figurines Chiapas tout en se rapprochant d’autres exemples d’artistes contemporains (Annette Messager pour ne citer qu’elle). Complexes et composites ces poupées tiennent donc de l’histoire des Mystères du Moyen-âge comme de l’aventure plastique postmoderne où se conjuguent diverses combinaisons et agglomérats de signes, d’objets et de matières. Et si la première culture présente dans ses poupées est populaire et enfantine la seconde est plus contemporaine et savante. Combinant des éléments de sources temporelles et spatiales différentes ces oeuvres trompent le spectateur qui se perd dans leurs références. Si bien qu’il ne sait plus à quelle « sainte » ou « mère » se vouer. Les juxtapositions insolites mettent au défi les attentes visuelles. S'y mêlent des éléments sombres et menaçants et d’autres plus en clarté et en charme. L’ensemble communique un sens perturbant.
Le métissage et la théâtralité comportent ici une puissance rare. Grâce à une technique habile et une précision formelle l’artiste renoue un lien particulier entre l’art vernaculaire et l’iconologie sacrée et détournée de son sens. De telles poupées sont aussi désarmantes qu’armées, primitives et naïves que porteuses d’existence ravie et douloureuse. Et une telle œuvre reste rétive à toute récupération idéologique, politique. Elle témoigne non seulement d’un parcours transgressif de l’art mais présente une recodification symbolique. Elle acquiert une modernité rarement atteinte. Jeylina Ever a trouvé un biais majeur de transposition post-moderniste afin d'inventer des images qui expriment une recherche esthétique et une conscience de la vie dans sa complexité, sa profusion et son côté le plus libre et ouvert.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.