DOMINIQUE EVRARD: FRISSONS SUSPENDUS ET EFFACEMENTS
par Jean-Paul Gavard-Perret

En excluant de la peinture presque tout de ce qui concourt à la définir, en laissant place à des intrusions minimalistes et intempestives Dominique Evrard interroge les conditions d'existence même du tableau en le faisant basculer vers l'effacement.
L'artiste propose cependant ses paradoxales chances de survie par ce glissement vers un point de quasi rupture. La peinture renaît plus puissamment et plus dépouillée de ses éléments de « décor ». C'est donc par une technique du retrait lumineux que l'artiste hypnotise. Elle rend son travail propice à l'inscription du signe ou du geste humain dont la toile aspire à devenir le « simple » support.
Portée à ses limites, à son point de renversement, la matière garde vivante un frottement insidieusement érosif comme si l'image (du moins ce qu'on prend comme telle) était tenue quasiment à l'écart. Et si l'œuvre appelle à perpétuer l'inscription du signe humain qui l'obsède de toile en toile il se distancie de la lecture et de la vue. La représentation est donc écartée afin de ne laisser présente qu'une trace aussi dense que presque effacée.
Les effacements corrodent et émiettent l'étendue qui les supporte. Emergent l'exaltation d'une béance et l'impénétrabilité d'une paroi. Les signes lapidaires, brouillés qui surnagent n'ouvrent que sur l'évidence de leur illisibilité, de leur incongruité. Les tableaux de Dominique Evrard » parlent » de la sorte un langage neutre, presque absent mais tout aussi sensible, poignant, vrombissant comme émis de manière parcellaire par un être errant, coupé ' non sans effervescence cependant ' de sa réalité, de son histoire, du réel et de l'Histoire.
L'exercice d'une forme d'oblitération renvoie au-delà de la figure qu'elle peut simuler ou stimuler. La peinture ne laisse apparaître que des éléments muets et suspendus, des balbutiements d'une ombre lumineuse à la recherche d'un corps. S'y concentre une énergie dont la violence est matérialisée par la puissance de la clarté lumineuse.
Tout l'art de Dominique Evrard s'efface devant ce qui s'efface autant que devant ce qui « s'inscrit ». Une telle recherche exerce sur l'esprit une fascination extrême puisqu'elle propose une présence en « abstentia ». La toile prend l'aspect d'un pan dégradé et usé. Mais il semble d'autant plus vivant qu'il est attaqué, corrodé comme s'il respirait par sa « lèpre » et son «salpêtre ».
Dominique Evrard nous immobilise face à ses défilés de presque rien. Son oeuvre propose des suites d'impressions fugitives et presque imperceptibles. Une double action de la matière à la fois en expansion impose sa puissance envoûtante en ses tracés graphiteux. Restent le flottant, le suspendu signes d'une présence pourtant majeure. Celle du monde de la résistance où le plus récent comme le plus archaïque se confondent par un travail qui joint la pure agression à la lenteur scrupuleuse de la création.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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