Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

"Autour de l'extrême"

Mirondella
galerie d’art en ligne

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Exposition permanente

Expositions thématiques

candidature : info@arts-up.info


Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.
Après avoir précisé le cadre juridique des droits de l'artiste sur ses œuvres, les règles de rédaction et négociation des contrats du monde de l'art, il propose
25 modèles de contrats expliqués et adaptés aux exigences actuelles du marché de l'art.
Pour chaque contrat, l'auteur étudie le contexte légal et jurisprudentiel, donne un commentaire pratique sur les différentes clauses proposées et fournit un mémo de négociation, pour savoir le négocier et pouvoir l'adapter.
A la fois théorique et pratique, l'ouvrage offre aux artistes, aux professionnels du marché de l'art et à leurs conseils un support de réflexion et une aide à la rédaction des contrats indispensables à la sécurisation des relations sur le marché de l'art et la défense des créations artistiques.

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L’EXTRÊME EN SES LIMITES

par Jean-Paul Gavard-Perret

« Quelle misère cette photographie » (Yves Bonnefoy)
Exposition "Autour de l'extrême", Maison Européenne de la Photographie, jusqu'àu 30 janvier 2011.

 

George Dureau, Bergamo Joseph Robinson, 1978
© George Dureau/ Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris

L'extrême est souvent le dernier recours lorsque l'imaginaire perd son imagination. Faute de jouer sur le voile, sur le pli, le clair-obscur, bref sur le caché, l’extrême penche vers le déballage totale. Cela est devenu souvent la panacée de l’art. Il en fait sa préoccupation majeure pour solde de tout compte. Pourtant il est bien loin le temps où la marque de slips « Ceinture Noire » faisait scandale en montrant un homme nu sous l’objectif de François Bauret. Il n'y a désormais dans un tel cliché de 1967 qu'un manque à jouir et un moins disant libidinal et culturel.

Mais ce n'est pas un hasard si les deux commissaires de l'exposition ( J-L Monterosso et M. Guran) font la part belle à la photo de mode - d'Avedon à Irving Penn. Pour vendre plus la publicité a cultivé longtemps l'exhibition de la nudité jusqu'à l'outrance. On voit ici par exemple le ventre obèse et en très gros plan de la géante plantureuse de Penn. Mais il en faut plus désormais pour attirer le badaud. Et ce qui put choquer est devenu obsolète et reste désormais largement inopérant. Ne s'y perçoit qu'un effet de "viande" selon le mot d'Antonin Artaud. Exsangue comme une girafe ou faite de cascades de bourrelets sur lesquels l'œil rebondit, la femme exhibée par la mode fait péniblement  lever imaginaire et fantasme.

Montrer tout revient en effet souvent à montrer moins par disparition de l'énigme. C'est croire exacerber l'émotion ou le désir avec comme simple stratégie : choquer. L'exposition prouve combien il n'y a là que du cliché. Ayant épuisé les ressorts (cassés) de ce montrage, la postmodernité a donc pris l'extrême pas d'autres bouts. Nan Goldin explore la déchéance physique du corps mourant frappé par le Sida. Larry Clark le corps aux modalités "sex no safe" et drogues. Andres Serrano développe son catalogue des anomalies des pratiques sexuelles. Certains encore comme Martin Parr se contentent de les ironiser de manière faussement doucereuse.

Certes l’exposition n'apprend rien car elle n'explore pas. A cela une raison majeure : les commissaires ne font qu'exploiter le fond de la Maison Européenne de Photographie. Il y a là plus une revue de détails qu'une expérimentation. Toutefois le jeu en vaut la chandelle.  « Autour de l’extrême » illustre combien la monstration du corps cache plus qu'elle ne dévoile. La limite n’est pas où l’on croit. Et ceux qui recouvrent le corps ne sont pas tous des culottiers du Pape. Tant s’en faut. Qu’on se souvienne de Molinier ou de Bellmer sans remonter trop loin. Ils prouvent que le bout du bout est non dans le sujet choisi mais dans son traitement plastique. Pour preuve : les photos "habillés" de Serrano sont plus parlantes que certains nus  d'Helmut Newton.  Dans le premier cas le corps résiste, il illustre par  la signalétique même de son vêtement toute l'ambiguïté de la perversion.

A trop montrer la nudité les concepts d'impudeur, de pudeur, d'obscénité ont perdu leur sens. Et seules les photos de Serrano permettent d'entrer - par la scission construite qu’elles créent et les malentendus qu’elles ouvrent dans le registre de la transgression.  D’autant que le rapport au nu n'est jamais simple en art comme dans la vie.  Et l'état de tension qu'il est sensé provoquer se trouve remplacé par un état de détention où la notion de tentation elle-même perd son sel et son sens. Seules les scénographies où la nudité dérive de son état de piège à fantasmes créent un véritable saut dans le vide et provoque une incomplétude que rien ne peut combler.

Cette extrémité mérite effort et recueillement. Sa scénarisation décale l'effet écrin et évite les illusions d'"entrées en matière".  L’extrême redevient intéressante lorsque son traitement glisse vers un naturalisme en épure ou en abîme. Bref lorsqu’elle s’éloigne des perversions mimologiques ou libidinales. De l'obsession on glisse soudain vers un magnétisme particulier. De vie ou de mort. Avec ses secrets et ses énigmes.

L'exposition a donc le mérite de remettre sur le devant de la scène la question de la pornographie en tant que phénomène collatéral de la transgression, de la subversion mais aussi de leur dilution. Elle rappelle que la nudité ne se laisse saisir qu’après avoir affronté jusqu’au bout la nudité d’un langage. Celui-ci va autant du côté  du " renversement " tel que les mystiques l’entendaient  que de celui des héroïnes sadiennes ou de « L’empire des sens ». Sans ces renversements de langage le spectateur est livré passivement à la griserie (feinte) du corps en représentation et dans un processus d’identification. Avec eux à l’inverse se crée un rapport d’absolue inconvenance, d’étrangeté, d’interruption. Et de soupir extrême.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.