Exposition - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

The Sacred Male Real : Peintures et sculptures espagnoles 1600-1700 - National Gallery, Londres



L’ESPAGNE CHRISTIQUE : MORT Où EST TA VICTOIRE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

“The Sacred Male Real : Peintures et sculptures espagnoles 1600-1700”, National Gallery, Londres, jusqu’au 25 janvier 2010.

On a oublié que l’hyperréalisme ne date pas d’hier : à savoir du XXème siècle. Dès le XVIIème il bat son plein. Plus particulièrement en Espagne avec Velasquez, Zubaran, Gregorio Fernandez et bien d’autres parfois méconnus que l’exposition de la National Gallery propose sous la direction de Xavier Bray. Tout un patrimoine religieux est exhibé comme il l’est encore parfois dans son pays d’origine lors de processions rituelles suivies avec ferveur par les foules pieuses.

En pays anglican cela surprend car le baroque s’y déchaîne soudain en une violente crudité. Surgit par exemple la tête d’un Jean-Baptiste décapité prêtée pour l’occasion par la cathédrale de Séville. Dans le genre cette pièce est plus qu’hyperréalisme. On peut presque parler d’esthétique « gore » avant la lettre. L’épouvante émerge, s’étale en divers détails anatomiques : trachée, vaisseaux et autres viscères sont plus que sanguinaires. Tout cela n’est pas anodin et répond à l’idéologie de l’époque. Les barons de la Contre-Réforme donnaient comme mission aux peintres d’alpaguer le croyant aux tripes. Ils ont apparemment rempli leur contrat.

Parfois cependant la sculpture et la peinture de l’époque ne cultivent pas un tel voyeurisme de l’horreur. Un autre tableau phare de l’exposition « Saint Luc contemplant la crucifixion » en est l’exemple. Il est plus introspectif et en contre-champ. Ce n’est plus la mort qui est dépeinte « de visu » mais celui qui la contemple et  peint. Saint Luc, patron des peintres, est dans cette oeuvre saisi une palette à la main…

Dans tous les cas chaque oeuvre est là pour créer un malaise et magnifier la douleur. A ce titre l’Espagne est bien le contraire de l’Italie.  Ces eux pays latins s’ils sont cousins ne sont pas frères. Tout dans le XVII ème siècle espagnol suggère le rigorisme et la souffrance avec la plus grande précision. La mort est là. Nous le savons au premier coup d’œil. Tout est fait pour nous éloigner du monde et du corps. Tout sauf l’essentiel. A savoir l’émotion suscitée par chaque œuvre. De la sorte elle se retourne contre elle-même.

Une profonde pénétration physique imprègne en effet les œuvres présentées. En émerge une incompressible composante sensorielle. Elle crée une  fascination et transforme le fantasme de mort en un champ de création de vie qui confond le sujet en corps de la peinture elle-même. Abusant expressément de l’au-delà, l’art du sacré ne fait donc que sacraliser le corps d’une manière paradoxale et ambiguë.

La surabondances réaliste strie les corps et les visages est autant voire plus un appel à la vie terrestre qu’à la mort et à l’approche d’un territoire céleste et éthéré. Cette peinture provoque, consciemment ou non, l’apologie d’une temporalité. Les maîtres du XVII siècle l’ont fiché au regard de leurs commanditaires pour fissurer leur ambition programmée. La peinture de la mort n’est pas une peinture morte et purement messianique. C’est aussi le retour au pays terrestre, au lieu du corps. Plus que de dormir dans la coquille religieuse de leur temps de tels artistes n’ont-ils pas infliger un adieu à leur Dieu ?

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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