Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Tate Modern "Exposed : Voyeurism, Surveillance and the Camera"

L' art contemporain ne signifie pas l'art d'aujourd'hui. C'est un label qui estampille une production particulière parmi d'autres : l'art conceptuel promu et financé par le réseau international des grandes institutions financières et culturelles et, en France, par l'État. Né dans les années 1960, il est apparu dans les années 1980 comme le seul art légitime et officiel ; mais ce temps semble toucher à son terme. Sa visibilité officielle occulte un immense foisonnement créatif : l'art dit " caché ", suite naturelle de l'art depuis le paléolithique. On y trouve aussi bien le " grand art " que les artistes amateurs. Plus encore, le " grand art " aujourd'hui suit des voies singulières ; il n'est plus porté par aucun style ; il est donc difficile à reconnaître et à apprécier. Mais il existe et qui veut le chercher le trouve ! Cet essai très documenté explicite l'histoire et la nature de l'art contemporain. Il retrace les péripéties de la controverse, le plus souvent souterraine, qui agite le milieu de l'art depuis plusieurs décennies, jusqu'à ses tout derniers épisodes. Il dévoile cet art dissident que l'art officiel cache. Et surtout, il rend la parole aux artistes sur leur pratique et sur le sens qu'ils lui donnent.
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Guide juridique et fiscal de l'artiste :
s'installer et choisir son statut,
promouvoir et protéger son oeuvre
de Véronique Chambaud

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

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LE VOYEUR ET SON DOUBLE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

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"Exposed : Voyeurism, Surveillance and the Camera", Tate Modern, Londres jusqu'au 2 octobre 2010.

L'image reste toujours liée dans notre monde judéo-chrétien au péché et à la culpabilité comme s'il fallait toujours faire payer le poids de l'opprobre à celui qui regarde ce qu'on lui offre (et qui a priori ne demandait rien). L'exposition de la Tate Modern soulève donc une série de problèmes et déplace le problème essentiel de l'art  en mettant au centre non le voyeur mais la société du voyeurisme. En plus de 250 œuvres (photographiques principalement) "Exposed" - titre qui n'a jamais mieux porté son nom - expose à partir non de l'image -  présentée ici comme conséquence  - mais de l'objet qui a été conçu pour montrer, surveiller, faire jouir ou punir : l'appareil photographique (en toutes ses déclinaisons jusqu'àu téléphone portable preneur de vues) et l'utilisation qu'en la société en fait.

L'exposition démarre sur la fin du XIXème siècle, époque d'innocence puisqu'on n'a pas encore conscience que l'appareil photographique enregistre non la réalité mais de la réalité. Pourtant l'exposition montre comment très vite l'appareil lui-même devient voyeur (caché dans un talon de chaussure ou un pommeau de canne).  L'exposition décline ensuite tous les processus (et leurs résultats) : à savoir et principalement des photos prises "en douce". Même si parfois le processus de dissimulation est inutile comme le prouve le portrait d'un des plus grands photographes de l'histoire Paul Strand lorsqu'il saisit une aveugle sur laquelle est inscrit le mot "blind" (aveugle) dans une sorte de parabole de la photographie elle-même.

L'ensemble montre aussi comment la photographie est à la base de la "peoplisation" de notre culture. Les scènes "volées" crée une fausse entrée, une feinte de pénétration dans un monde auquel nous n'avons pas accès. Les papparazzi sont donc nés  avec la photographie. Cet art a vécu et vit beaucoup sur cet interstice comme le montre à la Tate la série de Marcello Gepetti sur Elisabeth Taylor et Richard Burton. On comprend comment l'amour et la mort nourrissent les délicieux ou les horribles frissons du regard. Et ce d'Auguste Belloc qui capte ses demoiselles dans d'audacieuses poses gynécologiques  à Guy Bourdin et ses égéries au jambes interminables pour une publicita Chharles Jourdan tout y passe sans oublier bien sûr le pape du genre Helmut Newtion. A lui seul il synthétise toute l'ambiguité de la photographie et de son jeu de séduction.

Se retrouvent aussi des artistes phares et qui expose leur propre exhibition. Au premier rang on retiendra Nan Goldin et sa projection vidéo de 42 minutes de photos intimes dans lesquelles le preneur et la prise ont partie liée dans une mise en abîme du voyeur doublement doublé par l'artiste qui le jette dans ses rets. Tout se termine enfin sur des digressions sur le thème de regardeur regardé. Cette section n'est pas la plus convaincante de l'exposition - sans doute par ce qu'elle se veut trop didactique.  Thomas Demand filmant une caméra de surveillance ou Cammi Taloui qui arrête son show de strip-tease pour filmer ses spectateurs restent secondaires par rapport aux œuvres qui illuminent l'exposition en offrant un regard contrarié à ce qui  en d'autres circonstances  et en d'autres lieux qui nous feraient "rêver".

Intelligente, l’exposition montre comment se crée un faramineux retour du refoulé. Elle montre aussi de manière subtile et paradoxale comment la morale n'a jamais été aussi omniprésente. Elle montre aussi comment sous prétexte d’un progressisme à  priori libertaire la société des images  devient liberticide à souhait. A l'interdit d'interdire fait place sous couvert de clause de sauvegarde l'impossibilité du moindre faux pas. Le bien recouvre l'esthétique, l'éthique fait office de beau. On ne juge plus une œuvre sur son langage ou son résultat mais sur son intention. C'est elle qui fait l'artiste ou le larron.

Mais toutefois rien n'est simple. L'  « objectif » moral est manifestement louable puisque du monstre rôde toujours. Mais la photographie tout en respectant les normes des gardiens de nouveaux temples moraux et en refusant des sujets intouchables (pédophilie par exemple) fait du concept d'éthique une rodomontade, une commodité de la conversation ou « une rémoulade » comme aurait dit Céline. Un tabou chasse l'autre. Et le cas échéant de petits malins ont trouvé de subtiles parades : l'exposition "Enfance d'Artistes" à Paris au début de l'année a donné un magistral coup de pied de l'âne à la morale. Personne n'y a trouvé à redire car on n'y a vu que du feu. La signature tient lieu de blanc seing pour d'autres seins qu'on a pu enfin voir sans enfreindre les foudres de la loi.

« Exposed » illustre les impostures de la transgression et montre que voyageur en images ne fait qu’emmener avec lui ses propres bagages, sa propre interprétation, son propre inconscient. L’étrangeté espérée et explosive n’est qu’un baume, un cataplasme ou un affalement dans l’orthodoxe comme si l’inconscient ne connaît pas la traversée des frontières. D’où les succès des photos « people ».  Eternel traître l’inconscient s’en repaît.  Passer devient alors un acte nulle. L’être se dérobe avec la même ambiguïté qu’une femme fuit en sa nudité.

L’exposition prouve enfin comment le XXème siècle à travers la photographie aura remis sur le devant de la scène la question de la pornographie. Se pose de manière concrète à travers elle  la valeur du transgessif  et du retour de la refoulé.  On se souvient de la fameuse phrase de Robbe-Grillet "la pornographie c'est l'érotisme des autres"'. Reste alors à se poser la question de savoir qu’est ce qu’une image ouvre ? Que devient l’art quand la nudité du corps s’en empare, c’est-à-dire l’agrandit, le blesse et le renverse ? Quelle sidération est proposée ?  « Exposed » prouve que par elle-même la nudité n’est pas signe de transgression et de subversion. Tout dépend de l’usage qui en est fait. Or et paradoxalement chez beaucoup d’artistes la nudité s’oppose au dévoilement : elle recouvre, dérobe, fuit. Elle n’est que du motif, du leurre.  Comme l’écrit Bataille « la nudité  peut-être la plus pudique des exhibitions et de la même nature que la sainteté». 

Ce n’est pas l’objet qui fait l’  « exposed » tmais son langage. Ce dernier  fait de la nudité  une nudité coupable (" nuditas criminalis ") qui dénote la débauche, l’absence de vertu ou une nudité esthétique hédoniste propre à faire sourdre des désirs vicaires ou encore une nudité plus profonde.  Mais celle-ci ne se laisse affronter qu’après avoir affronté jusqu’au bout la nudité d’un langage qui va du " renversant " – en ce que les mystiques entendaient par là – à celui  de l’empire des sens.

" Si personne ne réduit à la vraie nudité ce que je montre en retirant le vêtement de la forme je crée en vain " disait fort justement Pierre Molinier ce « barbare esthète » selon son biographe J-L  Mercié.  Pour cet iconoclaste d’un mètre soixante avec une tête d’officier de gendarmerie l’oeuvre est oeuvre quand elle déploie violemment la nudité pour « déconvenir » ce qu’il est convenu d’entendre dire par les mots de beauté ou d’érotisme. Lever le voile de la nudité ne se fait pas sur le registre de simple dévoilement figural mais selon un éclatement fulgural. « La nudité est tout ce qui a lieu de telle sorte que je m’y trouve et ne m’y retrouve pas, que je m’y touche en même temps que j’y aborde »  (cité in « P.Molinier » de Mercié, Les Presses de Réel, 2010, p. 12 ). Bref  il s’agit  d’une projection, régression, représentation, sensation, affection selon les cas qui fait que l’ego sum et le cogito s’égalisent en une pensée corps, une pensée du désir, un désir de la pensée. C’est ce qu’à sa manière et sur un registre encore plus large « Exposed » met « à nu »….

 

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.