Artistes de référence

Esther Ferrer

Esther Ferrer

Né en 1937 à Saint Sebastien au pays basque espagnol.

Esther ferrer : page web


Action
de Jens Hoffmann et Joan Jonas

Joan Jonas : Je crois que l'objectif premier de notre livre est de montrer que la performance peut englober des démarches très diverses et exister dans des champs très différents. Voilà pourquoi cette forme d'art me fascine autant. Jens Hoffmann : Exactement ! Il s'agit ici de délaisser les stéréotypes habituellement associés à la performance et de montrer que cette forme d'art ne peut être réduite ni à une seule et unique idée ni à une définition définitive mais qu'elle revêt une grande pluralité de formes. Joan Jonas : Les artistes dans ce livre le montrent très clairement. Il suffit de regarder la diversité des œuvres d'art, des médiums et des pratiques présentés. Il y a de la vidéo, des installations, du dessin, de l'art conceptuel, de la photographie, de la sculpture, du cinéma et même de la peinture. Jens Hoffmann : Et de là on arrive à la question de savoir qui ou quoi agit dans une œuvre d'art, et comment ?

Les auteurs
Jens Hoffmann est curateur et auteur. Il est actuellement directeur des expositions à l'Institute of Contemporary Art (ICA) à Londres. Joan Jonas est artiste et enseignante. Dans ses œuvres, elle explore et utilise divers médiums, dont la performance, la vidéo, l'installation, la sculpture et le dessin. Elle vit et travaille à New York.

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ESTHER FERRER : L’ART INÉGALÉ DE LA PERFORMANCE
par Jean-Paul Gavard-Perret

INFR'ACTION 06 - Sete (France) - source :Arteleku.net
Artiste espagnole majeure de sa génération
Esther Ferrer est considérée comme une minimaliste. Elle intègre la rigueur, l'humeur, le détournement et l'absurde dans son approche. Celle-ci est fondée d’abord sur la performance. Elle la développe dès le milieu des années 60, seule ou au sein du groupe ZAJ  auquel elle s'intégra en 1966. Le nom ZAJ ne veut rien dire. Créé à Madrid en 1964 par Raymond Barcè, Walter Marchetti et Juan Hidalgo, cet amalgame actionniste espagnol se place à l’origine essentiellement au sein de l’univers musical et dans la proximité de John Cage . Malgré le Franquisme ZAJ décidede poursuivre sa pratique parce qu'à l'époque, du point de vue avant-gardiste, il n'y avait pratiquement rien. Son activité n'est pas évidente. Le groupe se retrouve ostensiblement vilipendé. Mais Esther Ferrer lui est restée fidèle pendant 25. Elle demeure toujours radicale quant à la pratique de l'art et la position de l'artiste dans la société. Les délires artistiques, messianiques, prophétiques lui restent étrangers. Son travail  est empreint du dépouillement et de l’élimination de tout ce qui est théâtral, superflu. Elle s’oppose à ce qui ne sert qu’à gratifier un public en faisant de l’art « décoratif ». « C'était l'action point à la ligne. C'était une nécessité de l'époque. Aujourd’hui on ne peut pas s’attendre à ce que les gens fassent le même genre de performances. Il y a d'autres ruptures à faire, d'autres chats à fouetter dans une société profondément technologique qui pose d'autres questionnements » dit Ether Ferrer. À cette époque, lorsque l’artiste espagnole  s'asseyait devant le public et le regardait sans rien faire, cela avait beaucoup de sens. Son actionnisme était marqué par le désir de laisser les gens comprendre la situation, de chercher qui était le spectateur de qui . L’artiste était leur spectacle et le public était son spectacle. Il fallait confondre les choses. Désormais les paris changent.

A part les performances, Esther Ferrer réalise divers travaux plastiques : objets, photos travaillées (« Le livre du sexe », « Le livre des têtes », etc.), tableaux basés sur la série des nombres premiers ( « Le poème des nombres premiers » ) et surtout des installations. Dans sa pratique perdure un aller et retour de la performance à l'installation et vice-versa. Parfois l'installation naît d'une performance et possède sa vie propre. Parfois  le mouvement est inversé. L'installation originale devient une performance. Celle-ci garde aussi sa vie propre. Parfois enfin, performance et installation sont inséparables. Souvent les matériaux employés, une fois leur fonction remplie, retournent à leur fonction initiale. Lorsque la même installation est montée dans un autre lieu les matériaux tout en étant les mêmes seront autres. A chaque fois les installations sont donc différentes tout en étant, les mêmes « comme la vie, comme le temps qui passe, comme l'eau de la rivière, comme la peau » dit l’artiste. Il  s’agit pour elle moins  de « s'actualiser » que de faire ce qu’elle veut, quand elle veut. Lorsqu’elle crée elle ne fait aucun compromis. C’est pourquoi lorsqu’elle présente une performance, il arrive souvent qu’on lui demande si elle est féministe. Elle répond « Je le suis effectivement, mais consciemment, je n'ai jamais fait une performance féministe. Si les gens perçoivent ça c'est par ce que d'une façon ou une autre c’était là ».

L’artiste contrairement à beaucoup refuse le retour à l'expressionnisme, au spectaculaire, au vacarme,  à la théâtralité, au symbolisme des choses. Elle  lutte contre toutes les restructuration des hiérarchies du pouvoir et le retour vers des positions réactionnaires qui déteignent sur tout, donc sur l'art, même inconsciemment.  Si le développement de positions néo-fascistes n’est  pas comparable à celles d’Hitler, de Mussolini ou de Franco il s'adaptent aux situations d’aujourd’hui. « Et puis il y a toutes ces histoires d'économie qui créent une insécurité. Il y a ceux qui travaillent dans la filière de l'insécurité et de l'angoisse, et d’autres qui ont besoin d'être rassurés » dit l’artiste. Généralement Il n'y a rien de plus rassurant qu'un spectacle où chaque chose est à sa place, où tout le monde connaît les codes et les respecte. « C'est très facile, tout le monde connaît le contenu » ajoute l’artiste qui refuse cette soumission aux codes. Dans une société vouée à la vitesse et à l’efficacité,  elle propose un langage et une vision décalés, simples mais pas simplistes. « Passer pour un idiot dans une société où il faut absolument être performant, intelligent, beau, avoir des dents parfaites et de la même couleur, c'est quand même pas mal » dit celle qui au sein de . ZAJ passait pour telle et se faisait surnommer avec les autres membres « vagos del arte »  (les fainéants de l'art). Et l’artiste de préciser « Aujourd’hui, dans une société où il faut être à l’image d’Hollywood, c'est quand même un créneau intéressant ».

Esther Ferrer ne cesse de  briser les codes afin de lutter contre la sécurité qui reste l’astuce pour mettre les gens au pas. Contre les discours sécuritaires de l’art, elle trouve dans la performance un moyen de secouer le cocotier. Mais pour elle la performance ne doit pas se réduire à ce qu’elle est devenue dans « 90 % des cas » : à savoir un jeu. Pour elle jouer ne suffit pas. Il faut établir une autre relation avec les spectateurs. Peu importe que ce soit plus ou moins beau ou laid, plus ou moins violent. L’artiste espagnole ne poursuit qu’un but : « essayer  de faire le vide pour que tout le monde puisse y mettre son propre contenu ». Axé sur le quotidien, le concept de « présence » reste majeur. Esther Ferrer propose souvent des parcours géométrique comme dans « Las Cosas ». Les gens ne se rendent pas forcément compte que ces chemins qui font une figure : « ça m'est complètement égal que les gens le perçoivent ou ne le perçoivent pas » dit-elle car seule l’idée des infinis qui se croisent dans la forme pure l’intéresse.
Dans ses performances d’aujourd’hui comme en celles d’hier l’idée reste la même : ne pas ajouter des éléments de décors, des ornements. Elle refuse aussi tous gestes théâtraux « comme si j’étais en train de recevoir l'inspiration divine ». On sent à l’inverse juste la vie qui passe : « si je prends le verre, je le prends comme si j’étais dans un café et que je regardais les gens. Mon travail est un minimalisme basé sur la rigueur de l'absurde ». Même si apparemment le geste et la théorie n’ont pas changé, Esther Ferrer ne cesse de se poser la question du sens et donc de la raison d’être de son travail. Elle essaye de penser un art très immatériel mais efficace du point de vue social. Reprenant souvent les mêmes structures de performance elle les travaillent différemment pour créer à partir d’une présence son contour, puis le contour du contour et ainsi de suite. L’idée d’infini n’est jamais loin.

On se souvient à ce propos de son installation de la biennale de Venise "Dans le cadre de l'art". Les visiteurs devaient passer à travers un immense cadre et un miroir sur le mur du fond créait un effet de trompe l’œil. Il y avait là quelque chose d’inouï, de vivant et de rare. Les gens hésitaient à traverser le cadre pensant se heurter sur quelque chose. L’artiste a donc réussi à faire de la performance une  théorie et une pratique artistique. Pour elle la performance n’est un art des années 70. Il a encore lieu d’être. Certes ajoute-t-elle  « Les dinosaures ont bien disparu, alors je ne vois pas pourquoi la performance ne pourrait pas disparaître ». Cependant, cet art reste toujours un moyen efficace de re-présenter le monde. « On ne perdra jamais le désir et je crois que la performance est une question de désir ».  Pour Esther Ferrer la performance reste la forme d’art la plus libre et la plus démocratique puisque pour le pratiquer on n’a besoin que de soi. Sans théâtralisation, sans lourdeur. En ce sens, oui, la performance est l’art le plus simple. Mais il reste aussi  le plus compliqué. Car s’il peut s’installer partout le pratiquer demande bien plus qu’une improvisation : il est le produit de tout ce qui sur le champ esthétique l’a précédé. C’est l’art ascétique par excellence.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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