Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Anna Filimonova

Anna Filimonova

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ANNA FILIMONOVA : DE LA NECESSAIRE LEGERETE EN PEINTURE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Anna Filimonova - Sète - pêcheurs
A travers ses aquarelles et ses huiles Anna Filimonova artiste de Saint-Pétersbourg venue s’installer en France en 1992 sait donner à ses paysages une étrange légèreté. Le geste est particulier : il imprime une enveloppe aérienne qui souligne le vivre en son mouvoir. Faites de touches de couleurs chaque toile crée paradoxalement une fusion et une dilatation du paysage. Peintre de la vie parisienne l’artiste est aussi fascinée par Sète, son ambiance, ses joutes. Passionnée par l’histoire de ce jeu, ses règles et ses protagonistes viriles et enjoués elle en livre sa vision personnelle, pleine d’émotions. « Les Joutes correspondent étonnamment à ma nature russe – profondément gaie et loyale » dit-elle. Bref elle reste séduite par l’esprit méditerranéen et solaire qui entoure la ville et ses plaisirs. Ils lui rappellent les fêtes russes populaires.

Chaque œuvre d’Anna Filimonova tire de la grisaille. Loin des ascèses et des atmosphères crépusculaires des suprématistes russes elle demeure une digne héritière de l’école de Saint-Pétersbourg trop facilement dénigrée. Forte d‘empathie et de joie ses aquarelles sont empreintes de la poésie de l’éphémère. Ce que les touches de couleurs semblent détisser et abstraire reconstruit un ensemble polychromique éthéré. Il entraîne une sorte de pulsion et de pulvérisation physique..

La technique de l’artiste donne au paysage un supplément de vie. Il se répand dans toute l’atmosphère de chaque œuvre. L’air - plus que les murs de la ville - devient le porte empreinte des images. Il circule en sarabandes de flammêches. Tout devient mobile, impalpable. L’artiste est capable de donner au monde une valeur quasi métaphysique par le plus quotidien, le plus trivial mais aussi le plus festif. Il est certain que Anna Filimonova se retrouve par l’optimisme, l’insouciance joueuse de sa peinture aux antipodes de ce que la mode impose et cultive. Les « lieux » créés sont plus proche du rêve que du cauchemar. Tout frémit dans un touché de douceur et d’allégresse. Celle-ci est peu coutumière mais oh  combien légitime et nécessaire dans la noirceur pesante de ce début de millénaire.

"La sorcellerie de l’art" dont parlait Mallarmé aboutit à une sorcellerie de l’air. Entre les touches chaque œuvre en est inondée si bien que le paysage possède une existence enchantée.  Refusant toute intrusion du moi l’article recrée des oeuvres atmosphériques dont l’air lui-même devient le médium. Contre la continuelle pulvérisation des choses à l’épreuve du temps et par la saisie du fugace l’artiste crée des caresses qui sont autant de souffles. Chaque pigment devient un pollen pour un déplacement de la réalité vers la peinture. Si bien que l’œuvre d’Anna Filimonova n’a plus comme référence explicite le paysage mais l’aquarelle elle-même. A travers elle  on remonte ainsi à un temps essentiel : celui du pictural.

L’artiste confère une valeur d'éternité à l'instant que la peinture emporte et retient. Surgissent le direct, l'immédiat sans souvenir ni attente : d'où la fulgurante sensation de la présence, de la peinture et son rayonnement profond au sein de sa matière aussi aqueuse qu’aérienne. Les morceaux de "présent" qui émergent de sa solution ou de son atmosphère séduisent jusqu'au vertige. Il y a là des à-plats sans taie et la chair fraîche de la matière picturale.

Fraîche d'ici et de maintenant une succession de vibrations colorées métamorphosent le  monde.  Chaque toile devient une amante  éphémère, un amante de (noble) fortune. Quoique entre parenthèses le « noble » est important. L’œuvre d’Anna Fillimonova est donc un oui résolument irrationnel et vital face au désert du réel. L’artiste y introduit ses nécessaires mirages. Son corps et son esprit engagent la réalité vers un supplément d’âme et de joie. Face au présent parfois rebelle - tant s'épaissit avec le temps le regard - l’artiste conserve la spontanéité du sien. Il reste nageur et ailé. Il se propulse à travers la masse gélatineuse de la peinture ou aqueuse de l’aquarelle. Chaque fois et avec elle l’artiste perd pied. Elle se réapproprie le geste qui s'arrache à lui-même pour un envol, un bain d’air contre les marches forcées..

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.