FRANÇOISE BERTSCH - AU BORD DU GOUFFRE : ENTRER DANS LA PEINTURE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Françoise Bertsch, « Peintures Récentes », Galerie Bagatelle, Aix-les-Bains, octobre 2008.
Vibration de la peinture raclée sous les rehauts d’un peu de couleur. Au premier regard – seulement au premier regard – la trace peut sembler moindre à ceux qui aime la couleur, mais elle dit tout autant – même plus. Une nouvelle fois il s’agit de reprendre la seule problématique de l’art : montrer moins afin de voir plus dans le presque rien qui hésite et s’interrompt. Enfant, Françoise Bertsch ne dessinait pas, comme si elle sentait ce qu’il y avait de sacré dans le geste. Il fallait attendre, apprendre, apprendre à vivre , voire à se détacher aussi , pour dessiner. Il fallait faire ses classes dans des moutonnements sourds de couleurs pour parvenir plus tard à un degré d’intensité. Mais ce n’était encore qu’une étape. Après, il a fallu et il faut encore déchirer, recommencer sans cesse afin de ne laisser, noir sur blanc, que les lignes et les taches reprises.
Voilà sans doute pourquoi la peinture de Françoise Bertsch ne se quitte
pas : elle nous habite tant elle est habitée, ravagée mais pleine. Elle
devient ce langage qui puise en dedans ce qui devient un monde
débarrassé de figures somptueuses aux larges dimensions. Si elle est
encore un rideau (ce qui reste à émontrer), celui-ci est des plus
minces : plus qu’ajouré il est en lambeaux et devient capable de faire
surgir un horizon perdu au sein d’un espace vide. Cet horizon ici
devient parfois une ligne qui indique en rhizomes autre chose que des
frondaisons.
Entre ce que les lignes montrent – plus qu’intervalles ou interstices -
il n’y a nulle garantie mais un risque : la matière peinture crisse.
Elle ne s’improvise pas non plus : c’est une fable qu’il faut
reconstruire chaque fois en reprenant tout à zéro afin d’éveiller
quelque chose sans que l’artiste ne sache forcément quoi. Dilutions
lentes, resserrements, déchirements, «traits de génie » dans une
blancheur de neige ou un bistre des sables.
Chez Françoise Bertsch la peinture ne se pense pas – ce qui ne veut pas
dire que ce soit le pure instinct qui la guide. Elle avance chargée de
son histoire mais l’artiste la reprend de manière plus brutale :
l’artiste en écrase sa matière du moins le peu qui en reste. Car la
peinture est d’abord une histoire de matière loin de l’indécrottable
propension métaphysique. Elle écrase donc la métaphysique comme elle
écrase la pensée : l’artiste la reprend, la refond là où d’autres
peintres l’avaient laissée, là où on ne l’attend pas.
Ne reste que des traits environnés de grandes plages vides. Sur de tels espaces le non-savoir déborde son aptitude à connaître au sein de son errance « programmée ». Ainsi du sens remonte là où l’artiste le précipite : non au fond du tombeau (noir) mais au fond de la vie (blanche). Peindre revient moins à préciser des contours que se risquer dans la blancheur et y découvrir la précarité des acquis, la vanité des appuis.
Dans le geste de Françoise Bertsch il y va sans doute d’un creusement et d’un rêve - celui de passer à travers la matière dans ce qui tient d’un travail d’ascèse. Pourtant ce que l’on retient c’est la caresse d’un trait qui recommence le monde et qui donne à voir une forme d’énergie. Les traits se réduisent pourtant à de simples expressions, des errances qui n’osent se prolonger. Pourtant ils fermentent à leur façon.
Ainsi, comme par accident, les œuvres n’ont cesse de bouger sur cette surface qui ne peut l’immobiliser tant elle reste béante. Françoise Bertsch reprend la peinture là où Bram van Velde et (surtout) Cy Twombly l’ont laissée. L’œuvre est ainsi ouverte et fermée, ouverte plus que fermée, elle ne peut être contenue par un cadre : l’encadrer reviendrait à l’altérer, à la trahir dans ce qui tient à la fois de l’éloignement et de la proximité. D’autant que la technique picturale de l’artiste vise à écraser la matière jusqu’à l’altérer.
Dans la pâleur sévère, émerge une sorte d’origine que la main baratte,
étend, précise confusément. Françoise Bertsch en ses fables investit la
toile pour l’évider, non pour l’enclôre. Elle reconstruit pas à pas ses
conditions d’émergence. Ni plus. Ni moins. D’où la sensation d’une
réalité errante. Le lieu n’existe que par cette sensation de dérive
qu’elle provoque, sensation faite à la fois d’émotion (sans quoi la
peinture n’est rien) mais aussi de quelque chose de moins intuitif, de
plus lucide et qui se reconnaît à la puissance visuelle d’espacement que
produisent les traces, leurs paliers, leurs biffures.
Il s’agit d’ « absenter » l’image de tout ce qui pourrait la qualifier
d’objet et la situer de manière spontanée comme visible. Celui qui la
contemple (plus qu’il ne la regarde) est donc rendu orphelin de tout
lieu et c’est bien ce qui fait la force d’une telle recherche. Chaque
toile semble « dire » ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit : elle nous
travaille du dedans comme si elle contenait sa propre critique en
strates maculaires espacées afin que nous avancions là même où dans la
matière quelque chose se rompt, nous rompt.
Les traces s’étirent ou plutôt s’estompent sur la matrice vierge : le voyage et l’errance se télescopent contre le temps vers une étrange « éthernité » où quelques certains traits s’étiolent ce qui est aussi une manière de s’étoiler (à tous les sens du terme). Se ressent aussi la vitesse dans la chute du geste, une vitesse énergique mais qui peu à peu est contrainte à l’immobilisation. Les traits se refusent à se refermer sur eux-mêmes malgré l’ampleur des surfaces comme pour faire entendre ce silence qui est l’équivalent, par delà la quasi dissipation , des couleurs.
L’artiste (et souvent les titres de ses œuvres le prouvent) ne montre plus des choses ou des lieux : elle offre du langage pour voir quelque chose. Elle ne cherche pas l’image préexistante dans le réel mais découvre, pas à pas, les rares traces (vestiges ?) qui à leur façon peuvent investir, irriguer, pénétrer le réel.
Que fait la peinture à ce point ? Elle trace à partir de rien dans la
perception de rien mais tout autant dans une réminiscence de tout
(Mallarmé n’est pas loin : dessiner, décider, tenir entre ses mains le
hasard du coup de dé). Elle est arbitraire. Mais elle a par elle-même «
réalité ». Par le trait elle porte vers. Que fait la peinture sinon que
regarder ? C’est pourquoi elle ne se quitte pas en son atteinte du néant
et sa métamorphose. Si pour Françoise Bertsch peindre revient à «effacer
», c’est parce que ce dénuement est nécessaire afin que la peinture
existe encore et que son existence atteigne une plénitude.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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