Artistes de référence

FRANÇOISE BERTSCH

Françoise Bertsch

Née en Bourgogne, Françoise Bertsch, diplômée de l'Ecole des Beaux-Arts, vit et travaille actuellement à Paris et dans son atelier à la campagne, non loin de la Loire, ce fleuve encore sauvage dont la présence a influé sur toute son œuvre.
Dans les travaux les plus récents se révèle une aspiration à l’unité, à la sérénité, à partir du chaotique des sensations, des passions, des violences secrètes. Jubilation évidente de la poursuite de ses propres vérités ; mais aussi combat face à l’énorme béance d’un néant toujours menaçant contre lequel une des armes les plus sûres est de créer.

Françoise Bertsch est présente dans de nombreuses collections publiques iu privées, elle a exposé de nombreux pays : Allemangne, Belgique, Canada, France, Italie, Japon, USA, etc.

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Françoise Bertsch
Temps suspendu n°1 - 60 x 60 cm

Trois faces du nom
de Jean-Paul Gavard-Perret

Les images osent à peine se poser à la surface. On distingue les traits, les faits demeurent presque imperceptibles avant de s'amasser peu à peu à travers les destins croisés de deux peintres (Gauguin, Hooper) afin qu'un troisième apparaisse. Il y aura donc juste ces images qui découvrent mais ne montrent pas, qui lancent, par la bande, une sarabande.

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FRANÇOISE BERTSCH - AU BORD DU GOUFFRE : ENTRER DANS LA PEINTURE
par Jean-Paul Gavard-Perret

Françoise Bertsch, « Peintures Récentes », Galerie Bagatelle, Aix-les-Bains, octobre 2008.

Vibration de la peinture raclée sous les rehauts d’un peu de couleur. Au premier regard – seulement au premier regard – la trace peut sembler moindre à ceux qui aime la couleur, mais elle dit tout autant – même plus. Une nouvelle fois il s’agit de reprendre la seule problématique de l’art : montrer moins afin de voir plus dans le presque rien qui hésite et s’interrompt. Enfant, Françoise Bertsch ne dessinait pas, comme si elle sentait ce qu’il y avait de sacré dans le geste. Il fallait attendre, apprendre, apprendre à vivre , voire à se détacher aussi , pour dessiner. Il fallait faire ses classes dans des moutonnements sourds de couleurs pour parvenir plus tard à un degré d’intensité. Mais ce n’était encore qu’une étape. Après, il a fallu et il faut encore déchirer, recommencer sans cesse afin de ne laisser, noir sur blanc, que les lignes et les taches reprises.

Voilà sans doute pourquoi la peinture de Françoise Bertsch ne se quitte pas : elle nous habite tant elle est habitée, ravagée mais pleine. Elle devient ce langage qui puise en dedans ce qui devient un monde
débarrassé de figures somptueuses aux larges dimensions. Si elle est encore un rideau (ce qui reste à émontrer), celui-ci est des plus minces : plus qu’ajouré il est en lambeaux et devient capable de faire surgir un horizon perdu au sein d’un espace vide. Cet horizon ici devient parfois une ligne qui indique en rhizomes autre chose que des frondaisons.

Entre ce que les lignes montrent – plus qu’intervalles ou interstices - il n’y a nulle garantie mais un risque : la matière peinture crisse. Elle ne s’improvise pas non plus : c’est une fable qu’il faut reconstruire chaque fois en reprenant tout à zéro afin d’éveiller quelque chose sans que l’artiste ne sache forcément quoi. Dilutions
lentes, resserrements, déchirements, «traits de génie » dans une blancheur de neige ou un bistre des sables.

Chez Françoise Bertsch la peinture ne se pense pas – ce qui ne veut pas dire que ce soit le pure instinct qui la guide. Elle avance chargée de son histoire mais l’artiste la reprend de manière plus brutale : l’artiste en écrase sa matière du moins le peu qui en reste. Car la peinture est d’abord une histoire de matière loin de l’indécrottable
propension métaphysique. Elle écrase donc la métaphysique comme elle écrase la pensée : l’artiste la reprend, la refond là où d’autres peintres l’avaient laissée, là où on ne l’attend pas.

Ne reste que des traits environnés de grandes plages vides. Sur de tels espaces le non-savoir déborde son aptitude à connaître au sein de son errance « programmée ». Ainsi du sens remonte là où l’artiste le précipite : non au fond du tombeau (noir) mais au fond de la vie (blanche). Peindre revient moins à préciser des contours que se risquer dans la blancheur et y découvrir la précarité des acquis, la vanité des appuis.

Dans le geste de Françoise Bertsch il y va sans doute d’un creusement et d’un rêve - celui de passer à travers la matière dans ce qui tient d’un travail d’ascèse. Pourtant ce que l’on retient c’est la caresse d’un trait qui recommence le monde et qui donne à voir une forme d’énergie. Les traits se réduisent pourtant à de simples expressions, des errances qui n’osent se prolonger. Pourtant ils fermentent à leur façon.

Ainsi, comme par accident, les œuvres n’ont cesse de bouger sur cette surface qui ne peut l’immobiliser tant elle reste béante. Françoise Bertsch reprend la peinture là où Bram van Velde et (surtout) Cy Twombly l’ont laissée. L’œuvre est ainsi ouverte et fermée, ouverte plus que fermée, elle ne peut être contenue par un cadre : l’encadrer reviendrait à l’altérer, à la trahir dans ce qui tient à la fois de l’éloignement et de la proximité. D’autant que la technique picturale de l’artiste vise à écraser la matière jusqu’à l’altérer.

Dans la pâleur sévère, émerge une sorte d’origine que la main baratte, étend, précise confusément. Françoise Bertsch en ses fables investit la toile pour l’évider, non pour l’enclôre. Elle reconstruit pas à pas ses
conditions d’émergence. Ni plus. Ni moins. D’où la sensation d’une réalité errante. Le lieu n’existe que par cette sensation de dérive qu’elle provoque, sensation faite à la fois d’émotion (sans quoi la
peinture n’est rien) mais aussi de quelque chose de moins intuitif, de plus lucide et qui se reconnaît à la puissance visuelle d’espacement que produisent les traces, leurs paliers, leurs biffures.

Il s’agit d’ « absenter » l’image de tout ce qui pourrait la qualifier d’objet et la situer de manière spontanée comme visible. Celui qui la contemple (plus qu’il ne la regarde) est donc rendu orphelin de tout lieu et c’est bien ce qui fait la force d’une telle recherche. Chaque toile semble « dire » ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit : elle nous
travaille du dedans comme si elle contenait sa propre critique en strates maculaires espacées afin que nous avancions là même où dans la matière quelque chose se rompt, nous rompt.

Les traces s’étirent ou plutôt s’estompent sur la matrice vierge : le voyage et l’errance se télescopent contre le temps vers une étrange « éthernité » où quelques certains traits s’étiolent ce qui est aussi une manière de s’étoiler (à tous les sens du terme). Se ressent aussi la vitesse dans la chute du geste, une vitesse énergique mais qui peu à peu est contrainte à l’immobilisation. Les traits se refusent à se refermer sur eux-mêmes malgré l’ampleur des surfaces comme pour faire entendre ce silence qui est l’équivalent, par delà la quasi dissipation , des couleurs.

L’artiste (et souvent les titres de ses œuvres le prouvent) ne montre plus des choses ou des lieux : elle offre du langage pour voir quelque chose. Elle ne cherche pas l’image préexistante dans le réel mais découvre, pas à pas, les rares traces (vestiges ?) qui à leur façon peuvent investir, irriguer, pénétrer le réel.

Que fait la peinture à ce point ? Elle trace à partir de rien dans la perception de rien mais tout autant dans une réminiscence de tout (Mallarmé n’est pas loin : dessiner, décider, tenir entre ses mains le hasard du coup de dé). Elle est arbitraire. Mais elle a par elle-même « réalité ». Par le trait elle porte vers. Que fait la peinture sinon que
regarder ? C’est pourquoi elle ne se quitte pas en son atteinte du néant et sa métamorphose. Si pour Françoise Bertsch peindre revient à «effacer », c’est parce que ce dénuement est nécessaire afin que la peinture existe encore et que son existence atteigne une plénitude.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.