Artistes de référence

Françoise Quardon


Françoise Quardon

Née en 1961 à Nantes (Loire-Atlantique,
Françoise Quardon, diplômée des Beaux Arts, et professeur à l'ESA vit et travaille au Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis)


Françoise Quardon: rouge

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Françoise Quardon, Suspicious River, 2008
Photographie, tirage numérique, 100 x 140 cm

Le rouge  (d'une robe) fait que la vue chavire d'autant qu'il n'existe plus ce que permet généralement le “ cliché ” : une  jouissance. Avec ce rouge en averse, surgit un retournement des choses, surgit l’amertume là où le réel butte comme toujours chez l'artiste jusque dans ses moindres objets (figures d'ironie) en une étrange torsion : nous tombons de notre décor dans un espace nu, nous nous retrouvons du même côté de la frontière que les amants en sucre qui croient aux friandises comme on croît aux fantômes.

Cette expérience ne peut laisser indemne et ce - justement - parce que les photographies de Françoise Quardon (comme ses installations ou ses viséos) arrachent le cliché au cliché afin de faire de chaque pose une épreuve qui oblitère (mais par excès baroque) tout effet de représentation pour la re-présentation : à savoir mettre le couvert ou servir les plats autrement. La mise en scène, la "déferlante" font gicler une image mutante. En ce passage, ce transfert il y a un "pas de côté" qui nous pousse plus vers quelque chose d’autre que l'un vers l'autre. Il y a aussi un tremblement. Il nous désaxe de notre assise. Au cœur même de l’enfermement et de fixation photographique s'entame un franchissement, un décadrage.

Quelque chose se découvre dans la fragilité des "plans", des lieux : la photographie devient nous-mêmes à l’intérieur d'une frontière inaccessible. Et soudain ce rapport à l'altérité provoque un passage obligé, une capture sans que nous puissions en dire plus.  C’est pourquoi dans des photographies qui n’épargnent pas le voyeur qui rêve d'y entrer on peut se demander si celui qui est pris n’est pas celui qui croyait prendre. Franchir à rebours le seuil de l’enfermement, plonger dans de telles épreuves revient à exister d’une autre façon parce que l'image elle-même vit sa vie en sa distance et son humour, bref son intelligence.

Nous sommes extraits de notre pure illusion et de notre simplissime transgression pour entrer dans celles que la photographie ou l'installation fomente. Franchir le rouge (entre autres) revient à accepter de passer la limite de l'ignorance, d’accepter le saut vers ce qui échappe et donc de se dégager des limites d’une raison et d'une vision répétitives, malades, névrosées (eu nom d'une pseudo mémoire d'éléphant) car mal érotisées. Cela peut engendrer d'ailleurs une peur immense car soudain la réalité n’est plus noyée dans le fantasme, mais le fantasme lui-même est piégé.

Provoqués de la sorte, nous ne pouvons nous suffire de ce que nous prenons, par exemple, pour notre vie amoureuse. Notre inconscient change de peau par effet de surface. Le rouge étire à l’infini ses stigmates, son vide inquiétant. S'y confronter devient un acte essentiel. La frontière n’existe plus entre le dehors et de dedans, le dedans en sa résistance ronge mais aussi fait que reculer le dehors vers la ligne d’un horizon qui (quoique bouché dans les œuvres de Françoise Quardon) reste ce qu'il est par définition : inatteignable là où dans l’espace silencieux, l'artistes règles le compte à nos pulsions, à nos désirs.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry).
Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett.
J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.