Tout ce qui reste
par Jean-Paul Gavard-Perret
Fred Kojder, "Ce qu'il reste - was übrig bleibt", Librairie Zadig, Berlin. Novembre 2008.
Dans le cadre du Mois Européen de la Photographie de Berlin (novembre
2008) et grâce à l'association "Dieahnung" montée dans cette capitale
par deux français (Mélanie et Sylvain Deletang), Fred Kojder, jeune
photographe parisien né en 1969, part à la recherche des traces et
empreintes d'abandon et dépérissement (traces de rouille, murs délabrés
etc). Il fait l'état et le constat terminal du périple des choses et de
leurs stigmates.
On est là en une configuration totalement opposée à l'exotisme. Ce périple au sein de la disparition représente un voyage initiatique où tout finit. Il s'agit donc bien du voyage, mais d'un voyage sans retour. Sans doute est-ce une idée par essence baroque d'aller rechercher dans le dépérissement les traces vivantes d'une culture dont la notion s'effrite.
Mais cette idée obsède Kojder. et s'il ne recherche par forcément à faire du beau avec les restes, ses photographies scintillent d'une lumière étonnante. Liés aux murs ou au sol le noir et blanc vibrent de manière paradoxale et presque magique, ils réaniment l'espace, rétablissent une sorte d'équilibre et brisent la malchance de l'épuisement et de l'usure.Kojder fait émerger des restes les germes d'un éclatement afin de partir à la recherche d'un monde perdu comme de répondre à l'appel du néant. Cela permet de prendre le bas pour le haut, l'obscurité pour la lumière. Se touche une matrice dans laquelle le photographe tente de s'approcher inconsciemment au plus près de son pur être par ce coït tellurique au sein de formes mères marquées du sceau de la rouille, de la lèpre du temps. En surgit un hymne paradoxale à la sauvagerie du monde post industriel. Reprenant une tradition photographique (celle de friche) et sans chercher à la singer Kojder opèredonc une transfiguration. Elle fait resurgir un souffle oublié et saccagé afin d'ouvrir à une cruauté. Mais à travers de telles épreuves s'engage aussi un autre mouvement : quitter l'ici pour fondre ailleurs, fondre et se libérer hors de l'ailleurs, se libérer de nulle part. Dès lors, dans cette exposition, le dépôt parle de plus profond de ses loques qui "inter-loquent". Les photographies deviennent bien plus que des traces :ou que des évocations : elles ouvrent, invoquent l'horizon là où il se clôt comme si le no man's land devenait le creuset d'un nouveau monde. Kojder permet d'entrer dans cette transsubstantiation particulière. Les choses souillées, les lieux abandonnées deviennent des tam-tams visuels de la tribu occidentale et délétère des arpenteurs du nouveau millénaire.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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