Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Lucian Freud

Véritable vademecum de l'artiste, cet ouvrage s'adresse à tous les peintres, graphistes, sculpteurs, illustrateurs ou photographes qui souhaitent vivre de leur création. Cette 4e édition, entièrement actualisée, apporte des réponses claires et documentées aux questions juridiques, fiscales ou sociales que se posent les artistes pour : s'installer (statut juridique, choix d'un atelier, aides, obligations, statut social, impositions) ; vendre (détermination du prix, facturation, recours en cas d'impayé, vente en galeries, en salles des ventes, sur lnternet) ; tirer parti de la législation en matière d'oeuvres d'art (mécénat d'entreprise, dation, exonérations fiscales, TVA) ; s'entourer de professionnels (contrats avec les galeries, agents d'art, attachés de presse, relations avec les commissaires-priseurs) ; se protéger (droits de l'artiste, assurances, protection des oeuvres).

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LUCIAN FREUD : LES GRISÉS DéGRISÉS

par Jean-Paul Gavard-Perret


    Lucian Freund by W. Feaver (Amazon)
Chez Lucian le corps est gris. Irrémédiablement gris. Et souvent déformé. Le corps mais aussi le décor : gris blanc d'un lit, gris perle d’une tenture, gris jaunâtre d’un oreiller. Ce n’est pas pour autant que la vie n’existe plus. Elle suit son cours, plonge dans la vieillesse. Mais tout n’est pas glauque. La vie garde (parfois) de beaux restes à l’image de Leigh Bowery dans le tableau intitulé « Nude with leg up » (preuve d’une certaine souplesse...). La femme est allongée par terre aussi joliment que discrètement déformée. Mais parfois la touche est plus violente. Dans « Sleeping by a lion carpet » l’obésité d’une femme endormie pèse de tout son poids de chair. Mais tout érotisme n’est pourtant pas écarté. Si la femme a un parfum d’huile c'est celui de la peinture. Car avant d’être des êtres les modèles féminins et masculins de Freud sont avant tout des peintures. Des peintures animales que cultive le nu : « ce qui m’intéresse vraiment chez les gens c’est le côté animal. C’est pour cela que j’aime travailler à partir de leur nudité » dit le peintre.

Il l’a décliné dans des couleurs rose, sable, ocré. Mais avec le temps le cuivré s’est oxydé dans les gris en un transfert du pastel au passé. Et c’est là toute l’ambiguïté d’une peinture ouvertement ironique mais qui n’en reste pas moins tragique. Lucian Freud demeure travaillé par le temps qui passe et par la mort. Tous ses tableaux en porte la trace même s’il la maquille sous des couches de cair.  Disgrâces et difformités ne sont pas des erreurs même si l'artiste se plait parfois à le faire croire. Les odalisques ingresques deviennent peu à peu des ogresses impotentes et leurs doubles masculins ne sont pas mieux traités. Bedonnant à souhait ils affirment pourtant et sans obscénité leur chair exorbité par les outrances de temps et peut-être un certain laisser aller qu’ignore pour sa part le peindre fier de sa sveltesse.

Dilatées, difformes nimbées de blancheur grise les portraits en pieds posent de manière particulière la question du corps et de son vieillissement. Il est ici peut-être encore vaguement désirant mais clos dans une attente sans illusion. Celle-là est amplifiée et « matérialisée » par la graisse et une certaine passivité que l’artiste met habilement en scène. Car chez Lucian Freud le désir est une expérience qui suppose l’échec au moment où le corps est « enchaîné » à un affaissement, à une désillusion comme s’il se savait voué à une fin de non recevoir. Le vieillard n’est pas un infirme ou un invalide mais il vaut guère mieux dans son abandon signifié.

Lucian Freud crée donc un étrange dialogue entre ses personnages et celles et ceux qui les contemplent. Il y a là une aventure à la fois plastique mais aussi existentielle. Elle provoque un mouvement d’horreur ou de repoussoir chez certains, elle peut engendrer des silences mais aussi une fascination quasi agissante. Nul ne sait en effet si ces corps « obsolètes » ne vont pas sortir de leur prostration  et redevenir des corps habités de la joie du péché et de la génitalité. Ils peuvent émerger du silence, renoncer encore à leur incomplétude humiliée. L'artiste montre que la volupté peut prendre des voies particulières et que tout demeure possible. Du grisé à la griserie le saut dans l’impossible ne serait-il pas encore une hypothèse désirable ? Chacun répondra selon sa perception.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.