Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Claude Geoffroy

Jean-Claude Geoffroy


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Pourquoi ces chefs-d'oeuvre sont-ils des chefs-d'oeuvre ?
de Alexandra Favre et Jean-Pierre Winter

Pourquoi Guernica de Picasso et La Laitière de Vermeer sont-ils célèbres au point d'être immédiatement identifiables par tous ? Outre leur valeur artistique, de nombreux facteurs jouent dans la popularité des chefs-d'oeuvre de l'art occidental. Au-delà de l'histoire et des faitsc ce sont aussi des chefs-d'oeuvre parce qu'ils exercent sur nous une fascination inconsciente.

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JEAN-CLAUDE GEOFFROY : NÉCESSITÉ DE L’ESPÉRANCE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

La clé de l’émancipation du langage de Jean-Claude Geoffroy se situe  dans le renversement  de la hiérarchie forme couleur.  Chez lui le tableau se « vide » des formes pour donner toute son importance aux pigments et à leurs coulées.  Surgit une autonomie  de la couleur et à travers elle du langage de la peinture bien comprise. Entrer dans la démarche d’un tel créateur revient donc à retrouver une spontanéité inventive rupestre et la forme nouvelle d’une abstraction lyrique qui semblait disparaître avec  Bryen, Wols et Mathieu. L’avantage de ce « style » est particulier. Il a le mérite d’effacer la douleur pour laisser éclater jusque dans le noir une extase. Il refuse aussi ce que l'antiquité grecque classique a pu  léguer sur les rapports de l'inspiration et de la poétique.

Jean-Claude Geoffroy s’élève « naturellement »contre l’erreur de croire accéder à l'Être à partir de l'Homme. Fidèle aux travaux de Gilbert Durand sur l’Imaginaire le peintre a compris que l’accès à l’être passe par l’art et non par ce que fait croire la philosophie occidentale depuis Platon et Socrate. Inconsciemment peut-être Jean-Claude Geoffroy est proche de Leibniz et de Nietzsche. Le peintre par son approche ouvre à la coïncidence des contraires et condamne l’art de type euclidien fermé et clos. Son travail est celui de la résurgence et de l'énergie. Il dirige la peinture vers un « surrationalisme » et poursuit la rupture épistémologique  de l’abstraction lyrique afin d’obliger à voir et à penser autrement. 

L’expérience de la peinture devient le moyen d’échapper à la localisation euclidienne et rompre le déterminisme cérébral de notre manière d’envisager les images. Abandonner la représentation ne revient donc pas à se retirer du monde. A l’inverse il s’agit de l’affronter en rejetant la création figurative. Celle-ci n’est que le réflexe naturel pour atténuer l'antagonisme du monde. Geoffroy en artiste véritable plaque sur cette figuration qui incarne la vie rassurée  les éléments couleurs de la destruction et de la reconstruction c'est-à-dire de la contradiction. Il tente d'abstraire le psychisme pur de la gangue biologique et physique dans laquelle il se trouve. C’est pourquoi ses tableaux prennent souvent la forme de rencontres étranges. La peinture regorge de couleurs pour dégraisser le monde du miasme de ses apparences et en accuser les contradictions.

Une telle  pratique aussi abrasive que « contradictionnelle » permet non seulement de remettre en cause les explications fragmentaires des déterministes mais ouvre la voie à des champs d'exploration qui - s’ils ne sont pas neufs - demeurent opérationnels. Certes contrairement au temps de l’Abstraction Lyrique triomphante on ne peut plus espérer « L'Abstraction prophétique » que souhaitait Mathieu. Il n’en demeure pas moins qu’avec Geoffroy l'analyse complexe du réel se poursuit. La cohérence interne de l’oeuvre permet de réduire l'ensemble du monde en éléments colorés. Ils remplacent les paramètres plus ou moins cachés de ceux-là. Les différences de fréquences des ondes à travers les diverses couleurs créent donc une expérience rétinienne du monde et en décline dans chaque œuvre une sorte d'harmonie.

En conséquence et si Geoffroy n’a pas la prétention de raisonner le monde ni d’en expliciter l'apparition, il en propose sa vision. Face à l'insolence d’un Mathieu le peintre peut sembler bien modeste et discret. Il n’est pas de ceux qui trônent pas au volant d’une Mercedes Benz rutilante avant de la vendre aux enchères sur Internet. Néanmoins il est aussi calligraphe de la couleur que lui. Il est capable de dire l'amour, la mort, la fête par les mouvements fulgurants. Par une sorte de nécessité de l'espérance, couleurs et formes s'affrontent dans un combat simulé mais nécessaire. Une telle peinture porte une tension. Elle s'insurge contre la laideur et la médiocrité. On pourra toujours rétorquer que la laideur comme la beauté sont éminemment subjectives... On répondra que la beauté est ce qui nous sort de  l'inertie, de l'habitude, du bien-être, du confort, de la sécurité  que l'on choisit pour nous, que l'on joue pour nous, que l'on charme pour nous.  La peinture de Geoffroy lutte contre cette frustration organisée et qui avance masquée. On peut contester l’œuvre mais elle existe et opte pour le privilège  non seulement d’exister mais d'être.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.