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Georges Rousse est né en 1947 à Paris. D'abord photographe, par sa
pratique artistique d’intervention dans l’espace photographique, et par
son utilisation de la peinture dans des lieux en friches ou en
déshérence, il peut s'apparenter aux grands maîtres américains du Land
Art. A l'origine, dans ce type de création et d'appropriation en des
lieux à l’abandon, voués à la démolition, il peignait - à l'aide de
"compagnons de passage" - des personnages et des scènes exubérantes, aux
couleurs et aux formes vives. Ce travail accompli, la photographie garde
la trace de ces interventions. "Au début, les lieux étaient vides et je
peignais des personnages ; je me suis dit : comme ils sont vides ces
lieux, on va les occuper par des personnages fictifs et je faisais des
grandes fresques sur les murs. J’ai alors vu qu’il se passait quelque
chose d’intéressant dans la relation de la peinture à l’espace, de la
peinture à la photo et de la couleur à l’espace. Voilà, ça a commencé
comme ça". De plus en plus Rousse (comme c'est le cas lors de son
intervention pour les Halles de Chambéry) a donc abandonné la figuration
pour des formes géométriques qui s’incorporent virtuellement dans
l’espace par simple effet optique, en trompe-l’œil dont la photographie
devient comme il le précise "la mémoire de ce lieu puis la mémoire de
l'action dans ce lieu". Ainsi là où certains reconvertissent, Rousse
intervient pour transformer un édifice d'un état délaissé en état pulsé
le plus souvent sous formes circulaires qui, en se retrouvant sur le
cliché, deviennent des métaphores de l'œil ou de l'objectif de
l'appareil photographique. Ces formes ajoutées sont comme des
imperfections sur l'imperfection comme pour l'annuler. Ajoutons que le
travail de préparation de telles œuvres donne lieu à des carnets de
notes. Rousse souhaite en effet utiliser l'écriture dans ses œuvres et
sur le décor photographié afin de donner une seconde dimension à son
travail.
Rousse a commencé la photographie à l'âge de 10 ans le jour de sa
communion où on lui offrit un "Brovni-flash". Et sa source d’inspiration
reste d’abord le lieu lui-même dans la mesure où il est à l'abandon
(voué à la destruction ou à la réhabilitation). L'artiste y est frappé
par des lignes et des structures dans l’espace qui lui suggèrent ce
qu'il nomme "une action". L’architecture du lieu n'est jamais innocente
et s'il a travaillé à Tanger, à Alger, ou aujourd'hui à Chambéry c'est
aussi à cause de la lumière qui baigne les lieux retenus. Il la veut
puissante mais non violente - d'où son goût pour les espaces intérieurs
qui permettent, lors de la prise de vue, des effets de transparence,
une diffusion de la lumière - par exemple dans le jeu entre le support
translucide placé devant d'immenses baies. L’œuvre, c’est d’abord le
lieu et le lien entre l'œuvre et l'œuvre, la photo le dresse. Le lieu
n'est donc jamais "innocent". A Chambéry par exemple, Les Halles que
l'artiste a investies sont à la fois un lieu d’histoire à forte
personnalité architecturale (il est d'ailleurs préservé pour sa
réhabilitation) et le cœur de la cité, un cœur fatigué mais qui va
recouvrer une seconde jeunesse par sa transformation. Guidés par
l’artiste, des collaborateurs occasionnels ont tracé sur les murs les
points de repère correspondant au projet qu’il a imaginé. S’en est
suivi le travail de peintre proprement dit : sous-couche, couche et
re-couche allant parfois du sol au plafond, empoignant les escaliers
pour rebondir de murs en murs. Le travail s'achève par la photographie
de points précis afin que les épreuves qui s’en dégagent soient les plus
parfaites et projettent en une autre dimension. Du relief, on glisse à
un monde étonnamment plat que notre perception, perdant ses repères
habituels, a du mal à analyser. Mais ce que retient avant tout Rousse
dans la photographie est que justement "c'est plat". Et ce changement de
dimension permet de franchir une frontière : c'est ce qui touche à
notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités
d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette
traversée. C’est pourquoi chaque photographie devient une traversée :
une traversée vitale par où s’engendrent le sens non prévu et le vertige
angoissant ou non qu'il procure à travers l'émotion des clichés (qui
n'en sont pas).
La photographie ne fait pas que dupliquer du semblable, n’offre plus
un rituel de certitude. Le saut photographique "souffle" le lieu en une
confrontation comme si le créateur pouvait réanimer un vide
cadavérique.Par son travail, extrait de la pure illusion et de la simple
transgression, L'artiste dépèce, débite en fragments l'ensemble
architectural en lui donnant de l'éclat et de la fulguration. Il ne
s'agit donc pas d'embaumer mais d’accepter le saut vers ce qui échappe
et de créer une rencontre décalée, différée qui reconduit le spectateur
vers les défilés de l’inconscient sans qu'il ne puisse “ se défiler ”
devant le péril de la traversée. Il existe soudain une nudité de
l'extase dans de telles "étendues" qui ramènent au lieu lui-même en ce
qu'il possède de plus nu, de plus creux . Une fois accompli le parcours
initiatique que le lieu appelle, il est ce qui nous reste d’un enfer ou
d'un paradis perdu. Tout se passe comme si le dedans des Halles
jusque-là occulté se déclarait enfin, comme si le temps présent qui
occulte le passé levait le voile. Une brèche est ouverte par l'œuvre
qui restitue le lieu par bouffées dans une zone soustraite aux rites de
l’habitude. Surgit comme une abstraction , le lieu vacille, bascule
dans le rêve. D’où soudain sa pureté et, comme nous le disions plus haut
son enchantement, son extase nue. Le vide se perd en nous et hors de
nous, il nous force, nous délite : nous y sommes, nous y avons toujours
été - il nous accompagne encore plus de son insistance, de son silence,
accueillant. Du monde sensible ainsi créé surgit l’attrait majeur. Le
regard s’absorbe en lui, se calcine en absence de charmes anodins,
superflus. Ce qui fascine aussi c’est l’horizon, le creux, l’ultime
tissu du monde, l’inverse de sa ténèbre, l’extase troublante que Rousse
crée en ajoutant son dernier mot avant que tout s'efface pour renaître
(déjà) autrement. Soudain le monde humain n'est plus un domaine gardé :
c’est le territoire habitable où nous sommes chez nous puisque pour
l'investir Rousse nous a sortis de nos de nos conduites forcées
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
-
"Trois faces du nom" - L'harmattan, Paris
-
"Chants de déclin et de l'Abandon" - Pierron, 2003
-
"A l'Epreuve du temps" - Dumerchez 2003
-
"Donner ainsi l'espace" - La Sétérée 2005
-
"Porc Epique" - Le Petit Véhicule, 2006
- "Beckett et la Poésie :
La Disparition des images " - Le Manuscrit, 2001
-
etc.
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