GEORGES ROUSSE
ESPACES SOUFFLÉS OU L'EXTASE NUE
par Jean-Paul Gavard-Perret
  • Georges Rousse, Les Halles, Musée des Beaux arts, Chambéry, Printemps-été, 2008
  • Georges Rousse : tour d'un monde, Maison européenne de la Photographie, Paris.


Georges Rousse est né en 1947 à Paris. D'abord photographe, par sa pratique artistique d’intervention dans l’espace photographique, et par son utilisation de la peinture dans des lieux en friches ou en déshérence, il peut s'apparenter aux grands maîtres américains du Land Art. A l'origine, dans ce type de création et d'appropriation en des lieux à l’abandon, voués à la démolition, il peignait - à l'aide de "compagnons de passage" - des personnages et des scènes exubérantes, aux couleurs et aux formes vives. Ce travail accompli, la photographie garde la trace de ces interventions. "Au début, les lieux étaient vides et je peignais des personnages ; je me suis dit : comme ils sont vides ces lieux, on va les occuper par des personnages fictifs et je faisais des grandes fresques sur les murs. J’ai alors vu qu’il se passait quelque chose d’intéressant dans la relation de la peinture à l’espace, de la peinture à la photo et de la couleur à l’espace. Voilà, ça a commencé comme ça". De plus en plus Rousse (comme c'est le cas lors de son intervention pour les Halles de Chambéry) a donc abandonné la figuration pour des formes géométriques qui s’incorporent virtuellement dans l’espace par simple effet optique, en trompe-l’œil dont la photographie devient comme il le précise "la mémoire de ce lieu puis la mémoire de l'action dans ce lieu". Ainsi là où certains reconvertissent, Rousse intervient pour transformer un édifice d'un état délaissé en état pulsé le plus souvent sous formes circulaires qui, en se retrouvant sur le cliché, deviennent des métaphores de l'œil ou de l'objectif de l'appareil photographique. Ces formes ajoutées sont comme des imperfections sur l'imperfection comme pour l'annuler. Ajoutons que le travail de préparation de telles œuvres donne lieu à des carnets de notes. Rousse souhaite en effet utiliser l'écriture dans ses œuvres et sur le décor photographié afin de donner une seconde dimension à son travail.

Rousse a commencé la photographie à l'âge de 10 ans le jour de sa communion où on lui offrit un "Brovni-flash". Et sa source d’inspiration reste d’abord le lieu lui-même dans la mesure où il est à l'abandon (voué à la destruction ou à la réhabilitation). L'artiste y est frappé par des lignes et des structures dans l’espace qui lui suggèrent ce qu'il nomme "une action". L’architecture du lieu n'est jamais innocente et s'il a travaillé à Tanger, à Alger, ou aujourd'hui à Chambéry c'est aussi à cause de la lumière qui baigne les lieux retenus. Il la veut puissante mais non violente - d'où son goût pour les espaces intérieurs qui permettent, lors de la prise de vue, des effets de transparence, une diffusion de la lumière - par exemple dans le jeu entre le support translucide placé devant d'immenses baies. L’œuvre, c’est d’abord le lieu et le lien entre l'œuvre et l'œuvre, la photo le dresse. Le lieu n'est donc jamais "innocent". A Chambéry par exemple, Les Halles que l'artiste a investies sont à la fois un lieu d’histoire à forte personnalité architecturale (il est d'ailleurs préservé pour sa réhabilitation) et le cœur de la cité, un cœur fatigué mais qui va recouvrer une seconde jeunesse par sa transformation. Guidés par l’artiste, des collaborateurs occasionnels ont tracé sur les murs les points de repère correspondant au projet qu’il a imaginé. S’en est suivi le travail de peintre proprement dit : sous-couche, couche et re-couche allant parfois du sol au plafond, empoignant les escaliers pour rebondir de murs en murs. Le travail s'achève par la photographie de points précis afin que les épreuves qui s’en dégagent soient les plus parfaites et projettent en une autre dimension. Du relief, on glisse à un monde étonnamment plat que notre perception, perdant ses repères habituels, a du mal à analyser. Mais ce que retient avant tout Rousse dans la photographie est que justement "c'est plat". Et ce changement de dimension permet de franchir une frontière : c'est ce qui touche à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette traversée. C’est pourquoi chaque photographie devient une traversée : une traversée vitale par où s’engendrent le sens non prévu et le vertige angoissant ou non qu'il procure à travers l'émotion des clichés (qui n'en sont pas).

La photographie ne fait pas que dupliquer du semblable, n’offre plus un rituel de certitude. Le saut photographique "souffle" le lieu en une confrontation comme si le créateur pouvait réanimer un vide cadavérique.Par son travail, extrait de la pure illusion et de la simple transgression, L'artiste dépèce, débite en fragments l'ensemble architectural en lui donnant de l'éclat et de la fulguration. Il ne s'agit donc pas d'embaumer mais d’accepter le saut vers ce qui échappe et de créer une rencontre décalée, différée qui reconduit le spectateur vers les défilés de l’inconscient sans qu'il ne puisse “ se défiler ” devant le péril de la traversée. Il existe soudain une nudité de l'extase dans de telles "étendues" qui ramènent au lieu lui-même en ce qu'il possède de plus nu, de plus creux . Une fois accompli le parcours initiatique que le lieu appelle, il est ce qui nous reste d’un enfer ou d'un paradis perdu. Tout se passe comme si le dedans des Halles jusque-là occulté se déclarait enfin, comme si le temps présent qui occulte le passé levait le voile. Une brèche est ouverte par l'œuvre qui restitue le lieu par bouffées dans une zone soustraite aux rites de l’habitude. Surgit comme une abstraction , le lieu vacille, bascule dans le rêve. D’où soudain sa pureté et, comme nous le disions plus haut son enchantement, son extase nue. Le vide se perd en nous et hors de nous, il nous force, nous délite : nous y sommes, nous y avons toujours été - il nous accompagne encore plus de son insistance, de son silence, accueillant. Du monde sensible ainsi créé surgit l’attrait majeur. Le regard s’absorbe en lui, se calcine en absence de charmes anodins, superflus. Ce qui fascine aussi c’est l’horizon, le creux, l’ultime tissu du monde, l’inverse de sa ténèbre, l’extase troublante que Rousse crée en ajoutant son dernier mot avant que tout s'efface pour renaître (déjà) autrement. Soudain le monde humain n'est plus un domaine gardé : c’est le territoire habitable où nous sommes chez nous puisque pour l'investir Rousse nous a sortis de nos de nos conduites forcées



Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
  • "Trois faces du nom" - L'harmattan, Paris
  • "Chants de déclin et de l'Abandon" - Pierron, 2003
  • "A l'Epreuve du temps" - Dumerchez 2003
  • "Donner ainsi l'espace" - La Sétérée 2005
  • "Porc Epique" - Le Petit Véhicule, 2006
  • "Beckett et la Poésie : La Disparition des images " - Le Manuscrit, 2001
  • etc.
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ARLES
Georges Rousse


Aux confins de la peinture, de la photographie, de la sculpture et de l'architecture, Georges Rousse construit des volumes virtuels, géométriques et monumentaux dans des sites souvent désaffectés. Seule l'épreuve photographique garde la trace de ces interventions éphémères, expression de la méditation de l'artiste sur les lieux. Le musée Réattu accueille Georges Rousse. Déjà invité à Arles il y a vingt ans, il avait alors produit des œuvres in situ dans l'ancien hôpital Van-Gogh avant sa transformation. En 2006, l'artiste a réalisé cinq installations dans des espaces symboliques ou secrets du musée.
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Jean-Paul Gavard-Perret
Beckett et la Poésie :
La Disparition des images



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