EVELYN GERBAUD : LES INCONNUS DANS LA MAISON
par Jean-Paul Gavard-Perret
Evelyne Gerbaud - Petite fuite (peinture65x54cm) 
Les derniers travaux d'Evelyn Gerbaud affirme une tendance qui était en latence dans ses dessins d’il y a une quinzaine d’années. Son art rencontre de plus en plus une iconographie fantastique en proposant une confrontation étrange entre celle ou celui qui regarde ses oeuvres et les « monstres » avec lesquels elle titille son imaginaire. Aux silhouettes humaines des oeuvres précédentes succèdent des figures étrangement intimes, intimement étrangères et comme issues de nos songes ou de nos cauchemars et du back-ground qui les alimente). Evelyn Gerbaud introduit des inconnus (familiers) dans la maison de notre être.
L’art est en lui-même étrange. Il nous désétablit de nous-mêmes et du monde auquel nous sommes échus. Mais le fantastique de l'artiste va plus loin. Il crée un choc. Il nous fait perdre pied. On reconnaît moins par exemple un chat ou un animal préhistorique que des monstres craquants de formes vivantes que l’artiste hausse brusquement à notre vision. C’est là une rencontre perturbante parce que requérante. Surgissent des formes animales vivantes mais autrement que dans notre imagerie habituelle. Elles rappellent parfois les créatures hybrides d'un Fred Deux ou d'un Hans Bellmer.
L'oeuvre elle-même devient monstre au sens propre du « monstrum » (de « moneo », avertir). Ses figurations sont des avertisseurs. Ils préviennent de l'arrivée imminente d'un inimaginable en divers « attentes ». Elles chantournent le réel afin de viser chez le spectateur un effroi qu'Evelyne Gerbaud ponctue parfois d’un certain humour. Les variations de formes reconnaissables fomentent un magasin de curiosités particulier. On fluctue en un univers ambigu. Ses « simul-âcres » fascinent car s’y superposent le principe du plaisir et celui de l’angoisse. Plaisir d’une copie, mais d’une copie traîtresse qui devient en dépit de ses apparences de « réalité » une forme spécifique projective d’une dramatique humaine donc d'une angoisse inhérente à elle.
Il ne convient pas de chercher des clés psychanalytiques à de telles projections de l’imaginaire. Il suffit que ce dernier, à travers ses productions, se mette à briller. Il resplendit de son versant sombre. Le gris charbonneux choisi par Evelyn Gerbaud nous fait errer dans notre côté nocturne. En conséquence, l’artiste impose la nuit au jour. Elle impose des images que nous ne connaissons habituellement que dans le sommeil (paradoxal). Celles-ci nous rappellent combien nous avons partie liés aux ténèbres et à leurs grouillements.
Mais le graphite n’est pourtant pas simplement au service de notation onirique ou cauchemardesque. Il possède le vacarme et le souffle d’une terreur éprouvée dans les hallucinations nocturnes. La créatrice les tire du sommeil. Soudain elles perdurent à l’état de veille, face à nous, parce qu’elles sont une dimension de notre existence. A travers de tels montres, en leurs danses ou leurs crucifixions surgissent notre être et son double au sein d'un théâtre innocemment pervers de la cruauté. Se crée l’expérience d’une forme de spatialité particulière. Ciel ou terre qu’importe. L'art devient ciel-terre, conjonction intime de la lumière et de l'ombre afin de situer le là ou l’ici - mais jamais l'ailleurs - de l’ouverture au monde.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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