PAUL-ARMAND GETTE :
LA FLAMME QUI BRULE DANS UN TRIANGLE DE GLACE
par Jean-Paul Gavard-Perret
A sa façon Gette est un bouilleur de cru et un brouilleur de cartes. Il prépare de manière la plus soigneuse ses photographies aux fruits inattendus et qui n’ont rien de pétrifiés. L’artiste reste le photographe de la réflexion et de l’audace. Les deux se rejoignent souvent dans une sorte d’humour qui n’exclut pas au contraire une forme de cérémonial transgressif. Dans la précision formelle et à chaque époque de son œuvre - malgré les apparences si opposés qu’elles puissent parfois prendre – Gette demeure un géomètre et un cavalier. Son aventure plastique et son expérience poétique sont indissociables. L’artiste et écrivain crée toujours un obstacle au pur jaillissement, à la jubilation prématurée auxquels inclinerait sa sensibilité romantique qu’il atténue par l’humour intempestif autant dans le propos que dans ses mises en scènes.
Souvenons-nous du « toucher du modèle ». Sa main glisse sous l’élastique d’un slip féminin et laisse apparaître le foisonnement d’une toison. Preuve que la fréquentation des nymphes et des déesses n’est pas de tout repos même si la cueillette des fraises en leur compagnie est un plaisir affolant. Gette a la courtoisie perverse de nous en offrir des états. Il met ainsi – et si l’on peut dire – la main à la pâte… pour dit-il « apporter sa petite contribution à la mythologie et à l’art ». Toutefois il s’extrait des histoires de famille des dieux antiques et préfère dériver sur les déesses par l’entremise de ses modèle même et surtout lorsqu’il s’agit d’hypostasier sur la virginité de Diane et la fascination qu’elle engendre dans l’imaginaire de l’artiste. Chez lui la mythologie n’a rien de marmoréenne : elle est incarnée. Ce qui l’intéresse restent les chairs roses d’une fraise écrasée sur une peau très blanche à proximité de la toison plus avenante que celle qui fut d’or.
Gette semble retarder l’acte de la photographier pour concentrer le désir que son et ses modèles engendrent dans la lentille (mais pas seulement). L’artiste aime à entraver partiellement et à endiguer l’effusion. Il prend donc soin de ne jamais trop élargir le champ de la vision et du « jeu ». Il s’éprouve et se fortifie à travers l’épaisseur d’une durée vécue au lieu de s’épuiser hâtivement en un seul flux torrentiel ; en un seul jet. La fonction est moins de provoquer l’élan créateur que d’en ralentir le déploiement et de le contraindre à une expression cohérente mais indirecte dans un travail d’une extrême rigueur.
Attentif, affable, drôle, scrupuleux l’artiste reste dans son art quelqu’un de radical. Il devient dans chaque prise l’artisan d’un bouleversement du et des sens. Il met en présence du corps, du désir mais en le détournant le premier ou plutôt en déroutant notre regard. Léonor Fini ne s’y est pas trompée. Elle fut une des premières à reconnaître et défendre ce travail iconoclaste. Gette force en effet à regarder d’une manière nouvelle la femme et à considérer différemment l’érotisme. Il la fait glisser du léché vers quelque chose de plus cru sans pour autant basculer dans la pornographie ou à l’inverse vers une sorte de révulsion angoissée des gouffres féminins. Il s’agit moins de faire comprendre comment de la déesse se manifeste à travers le modèle que de faire sentir des visions que ne renierait pas un Pierre Klossowski. Il existe chez Gette encore plus d’humour et de littéralité que chez le créateur de « Roberte ce soir ». Et sous la robe noire remontée bien au-dessus des cuisses de sa Laurence surgissent en bijoux sacrés des herbes séchées et des mousses qui se mêlent à la pilosité pubienne. Elle se veut le symbole farfelu et détourné de Diane en sa chasteté naturelle.
Mais méfions-nous de l’artiste et de ses jeux. A mesure que l’artiste enfonce dans sa méditation, son regard s’enfonce dans un pubis recouvert/découvert, ouvert/caché. Le sexe désiré l’est peut-être parce qu’il est désirant et l’artiste semble lui-même l’exciter en bravant l’interdit de sa chasteté réelle ou supposée. Toutefois le photographe - et qui plus est le voyeur - ne sont pas à l’abri de certaines rigueurs du modèle lui-même. Le sexe est bien là, en gros plan et pourtant il est impossible à voir. Il sépare de ce qu’il est, de ce qu’il a de plus secret. Méfions-nous donc autant du modèle que des photographies que celui qui la jouxte de si près porte sur elle en grimant son sexe pour nous en séparer.
Surgit de la sorte la nécessité d’un réenracinement plus profond que celui que l’épreuve (plus que cliché) propose à travers l’objet qu’elle propose. Gette fait du sexe l’icône sur lequel il veille en y mettant la main au besoin. Sexe et image s’anéantissent d’abord l’un l’autre avant qu’une fusion s’opère au niveau des racines (de l’orifice comme des mousses qui le caviardent). La fusion opère en un lieu désencombré et recouvert, ouvert et passif. Le conflit ne peut se résoudre que dans la conflagration photographique capable d’engendrer de nouveaux signes, de nouvelles structures. Gette ne propose donc pas l’élimination de la référence du monde visible. Il fait mieux : il le surcharge d’un leurre pour ouvrir à un espace pictural « vierge » propice à ses métamorphoses et à ces noces inespérées. Emerge une collision retentissante de différents mondes qui, dans le combat et hors du combat qu’ils se livrent, sont destinés à créer le monde nouveau qui s’appelle la photographie. Celle-ci est délivrée de l’ivresse dionysiaque et de quelque aveugle dictée instinctive. Car tout se passe comme si, chez le modèle, sa nature de la déesse dictait sa propre loi. Et ce n’est pas par hasard si l’artiste nomme « gothiques » ses modèles traités de manière très proche d’un tableau vivant (là encore Klossowski n’est pas loin !).
L’immédiateté et la priorité du regard sont revendiquées par l’artiste. « La vision exige que je dise tout ce que me donne la vision et tout ce que je trouve dans la vision » écrit l’artiste. Mais la vision est suspendue en une pratique artistique assurée et toujours reconduite à l’intérieur d’un même dispositif. Si Klossowski écrit sous le sceau de Roberte, Paul-Armand Gette fait une œuvre devant celui de son modèle, de sa Laurence. Elle feint de n’avoir plus un sexe sinon de mousses et de lichens. Les éléments végétaux deviennent eux-mêmes organiques et orgasmiques même s’ils sont secs et cassants en leurs brindilles qui manquent d’humidité (promise ?…). Preuve que la virginité du sexe divin d’une nymphe comme son désir demeurent inconnus sous son mont de Vénus ainsi masqué. Mais il se peut que le modèle se parjure…
Toujours est-il que l’emploi du sexe, la liberté de l’arabesque, la vivacité de la prise de vue, le déploiement orageux des formes ne doivent pas faire ou plutôt donner illusion au voyeur. Le travail de Gette consiste à donner un corps, une durée et une profondeur à l’épure d’un conflit que le sexe suffit à mettre au jour dans la science des variations et des oppositions mineures et des greffes successives. Elles créent une contradiction fondamentale et féconde. Elles deviennent une symphonie plastique et chromatique. Elle-même se développe en un langage d’une précision souveraine qui, dès qu’il est constitué, n’a plus d’autre origine que lui-même et d’autre signification que l’œuvre.
L’image de sexe elle-même est donc un piège. Avec un vocabulaire de triangles connotés Gette dérive vers d’imprévisibles combinaisons que l’espace autonome de la photographie provoque. Mais l’affectivité et le monde imaginaire de l’artiste comme du regardeur l’influencent, le fécondent et le multiplient en diverses germinations. La simplification géométrique du triangle magique est donc débordée par la vigueur et l’originalité d’un langage photographique. Il trouve ici des possibilités illimitées de fugues et variations. Elles peuvent mener – qui sait ? - vers le dévoilement final d’un principe unitaire, vers cette simplicité du mystère dont toute œuvre d’art doit manifester la présence pour exister. Plus particulièrement là où la flamme brûle dans le triangle de glace d’un jardin paradoxal et premier
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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