Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Alberto Giacometti

AIberto Giacometti était un être passionné, fascinant, énigmatique, et un artiste génial. Son histoire commence en 1901 dans le petit village suisse de Borgonovo, s'épanouit dans le milieu artistique du Paris d'avant-guerre et s'accomplit sur la scène internationale des années cinquante et soixante lorsqu'il est enfin reconnu comme l'un des créateurs essentiels du siècle. Les plus grands, Picasso, Stravinski, Beckett, Balthus, Sartre, etc. traversent sa vie. Mais il fréquente aussi des personnages obscurs : marchands d'art extravagants, prostituées, sombres marginaux, collectionneurs sans scrupules, poètes et voleurs. Les femmes jouent un rôle essentiel dans son existence, de même que Diego, le fier cadet, son confident, son collaborateur, et son indéfectible complice. Dans cette biographie franche, sans détours, James Lord ne s'est pas contenté de retracer le parcours artistique de Giacometti, il nous dit qui était l'homme, la personnalité cachée derrière le créateur. Dès sa parution dans les pays anglo-saxons, ce livre a été salué comme un travail exemplaire, et d'une lecture passionnante.

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GIACOMETTI : L’EXPERIENCE INTERIEURE

par Jean-Paul Gavard-Perret

Rétrospective Giacometti, Fondation Maeght, Saint Paul de Vence  du 27 juin au 31 octobre 2010.

A Saint Paul de Vence les personnages de Giacometti flambent sombrement dans une sorte de dernier (mais éternel) sursis. Ils sont en feu et ténébreux, mornes, lugubres mais somptueux. L’artiste sculpte leur misère mais les fait sortir du trou. On commence à voir dans un temps sans temps qui ne craint plus aucune aube. Les êtres marchent sur une terre fixe. Leur couleur sombre éclaire l’esprit. Un noir éclairant projette la lumière. Ce qui éclaire c’est la « contradictio in terminis ».

Une des forces de l’œuvre de Giacometti est de métamorphoser un nombre restreint de formes et de les structurer, de les faire varier afin d’épuiser l’espace du purgatoire qu’elles suggèrent. L’œuvre est donc celle d’un  dernier suspens de l’être à et au bout. « Idéalement » au bout. Il est représenté tel qu’il est : suspendu et figé. Il est isolé par le besoin de voir. Pour le besoin de la voir.

L’homme dans sa marche forcée est immobile dans le vide. C’est un objet pur. Giacometti tourne vers sa re-présentation en tant que mort à sa vie. Il a senti confusément que ce travail ne pourrait avoir que des répercussions considérables. Mais l’artiste n’était déjà plus qu’un de ses propres insomniaques fantômes.

Entre figuration et défiguration surgit une dynamique tridimensionnelle  capable de suggérer un statisme particulier. Elle crée une hypnose troublante et un maelström de rythmes. Nous touchons soudain par delà la pulsion scopique à la conscience primitive de l’être et de son sens (ou plutôt de son non sens).

Giacometti atteint le noyau dur de la conscience visuelle. Celle qui précède toute pensée et même tout travail psychique de liaison.  La sculpture touche à la fois l’ineffable et l’essentiel.  Elle devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité de sa matière et la fragilité de ses lignes de force.

Devant ces sculptures le spectateur peut entamer un dialogue silencieux avec lui-même. Ancrée dans la matière la face obscure de l’être s’exprime. On peut tout autant faire l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme  mais il faut toujours revenir à ces présences « pures ».

Voici les corps tels qu’ils furent laissés : lambeaux dans la forêt des songes, lieu seulement lieu. Figures retournées en elles-mêmes. Le murmure s’éteint.  Le silence se fait. On demeure au bord de l’abyme dont la porte est ouverte.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.