GIACOMETTI : L’EXPERIENCE INTERIEURE
par Jean-Paul Gavard-PerretRétrospective Giacometti, Fondation Maeght, Saint Paul de Vence du 27 juin au 31 octobre 2010.
A Saint Paul de Vence les personnages de Giacometti flambent sombrement dans une sorte de dernier (mais éternel) sursis. Ils sont en feu et ténébreux, mornes, lugubres mais somptueux. L’artiste sculpte leur misère mais les fait sortir du trou. On commence à voir dans un temps sans temps qui ne craint plus aucune aube. Les êtres marchent sur une terre fixe. Leur couleur sombre éclaire l’esprit. Un noir éclairant projette la lumière. Ce qui éclaire c’est la « contradictio in terminis ».
Une des forces de l’œuvre de Giacometti est de métamorphoser un nombre restreint de formes et de les structurer, de les faire varier afin d’épuiser l’espace du purgatoire qu’elles suggèrent. L’œuvre est donc celle d’un dernier suspens de l’être à et au bout. « Idéalement » au bout. Il est représenté tel qu’il est : suspendu et figé. Il est isolé par le besoin de voir. Pour le besoin de la voir.
L’homme dans sa marche forcée est immobile dans le vide. C’est un objet pur. Giacometti tourne vers sa re-présentation en tant que mort à sa vie. Il a senti confusément que ce travail ne pourrait avoir que des répercussions considérables. Mais l’artiste n’était déjà plus qu’un de ses propres insomniaques fantômes.
Entre figuration et défiguration surgit une dynamique tridimensionnelle capable de suggérer un statisme particulier. Elle crée une hypnose troublante et un maelström de rythmes. Nous touchons soudain par delà la pulsion scopique à la conscience primitive de l’être et de son sens (ou plutôt de son non sens).
Giacometti atteint le noyau dur de la conscience visuelle. Celle qui précède toute pensée et même tout travail psychique de liaison. La sculpture touche à la fois l’ineffable et l’essentiel. Elle devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité de sa matière et la fragilité de ses lignes de force.
Devant ces sculptures le spectateur peut entamer un dialogue silencieux avec lui-même. Ancrée dans la matière la face obscure de l’être s’exprime. On peut tout autant faire l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme mais il faut toujours revenir à ces présences « pures ».
Voici les corps tels qu’ils furent laissés : lambeaux dans la forêt des songes, lieu seulement lieu. Figures retournées en elles-mêmes. Le murmure s’éteint. Le silence se fait. On demeure au bord de l’abyme dont la porte est ouverte.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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