LE MIROIR DU MERVEILLEUX
ALAN GLASS LE DERNIER DES SURREALISTES
par Jean-Paul Gavard-Perret
Alan Glass Assemblage, Museo de Arte Moderno, Chapultepec Park (Mexico)
Grâce aux thuriféraires de leur surréalisme sur le déclin, Breton et Péret, Alan Glass (né à Montréal et qui a la double nationalité canadienne et mexicaine) met sur pieds sa première exposition à la librairie et galerie d'Eric Losfeld puis au Terrain Vague. Nous sommes alors dans le Paris des années 50. Glass y fait la rencontre de Jodorovski. Il le retrouve quelques années plus tard au Mexique où il est parti après avoir découvert une tête de mort en sucre de ce pays. Glass y rencontre une des grandes femmes surréalistes Leonora Carrington qui devient sa complice. Débute alors sa grande expérience plastique. Elle se fonde sur le rapprochement d'objets les plus quotidiens dans lequel l'artiste découvre un potentiel poétique. De tous les bric-à-brac l'artiste extrait un reliquaire athée voire blasphématoire dont toute mièvrerie décorative est exclue selon ce qu'il nomme "le principe de l'analogie universelle".
Chaque pièce rapportée, chaque image découpée ouvrent un monde merveilleux fait d'humour et de non-sens. Grâce aux "Zurcidos invisibles" sortes de coutures invisibles l'artiste crée un univers d'énigmes impénétrables dont un DVD "A travers le cristal d'Alan Glass" (ed. Seven Doc) offre la redécouverte ou plutôt la découverte tant ce surréaliste reste méconnu. Tel un objet magique chaque œuvre permet à un étrange destin de triompher d'obstacles en apparence infranchissables. D'un hasard qui n'est pas - mais que l'artiste fait prendre pour tel - naît un monde qui donne accès à ce royaume de la merveille.
Dans ces œuvres toutes les barrières, qui dans la vie courante séparent la vie intérieure de la "nécessité naturelle" des choses, s'estompent par une démarche où d'éléments disparates naît le charme au sens premier du terme. La déstructuration du monde fait passer outre toute navigation habituelle de regard. Il est mis en contact avec un univers habité à un jeu des forces nouvelles. Le voyeur éprouve un trouble où la joie se mêle à une crainte indéfinie. Nouveau Robinson ce spectateur retrouve un premier contact avec un lieu où rien ne possède d'utilisation rationnelle. Grâce à cette liberté conquise chaque œuvre s'incorpore au désir et fait participer au rêve "étrange et pénétrant" cher à Baudelaire.
Se découvre toujours ce qui n'est pas attendu et qui a priori ne correspond à rien. Chaque œuvre possède son ombre ou est possédée par elle comme par la magie des rapprochements intempestifs. Par exemple, dans sa série autour de jambes de poupées en porcelaine, des gisantes semblent s’étendre, pâlir. Le silence s’en empare. Elles demeurent garantes de ce qui ne peut se dire. Même avec le temps ou en dépit de lui. Pour Alan Glass créer revient donc à tenter d’entrouvrir l’eau, tenter de voir ce qui est enfermé dans tout ventre ou membre d'objets. Les yeux essayent de comprendre, les lignes s'efforcent de voir ce qu’il y a au fond. Chaque œuvre est donc un miroir de son dessein. On traverse l'image, on la sillonne. C’est tout. Les forment gardent quelques traces de leur germination mais les corps qui les ont ensemencées disparaissent. L'errance devient lumière dans une "géométrie de l'espace" en sillages ou en creux.
Des figures naviguent, s'étendent et nous retiennent. Il faut accepter leur évidence particulière. Sous leur mouvement résident un transfert et un ruissellement. Une force primitive parle au plus profond : celle qui ne se refuse pas aux éruptions de l’affect tout en feignant une certaine froideur. Une telle oeuvre semble élargir - puisqu'elle n'offre pas de réponse - l'abîme ou le chaos. Mais elle demande un effort spirituel. Cet effort n'est pas le simple travail d'un intellect tendu afin de découvrir à travers les formes abstraites des signifiances. Il faut se laisser aller à l'abandon là où la division sort du figuratif pour parcourir le chaos qu'elle surplombe en appartenant à un nouvel espace absolument optique. L'horizon plastique se nourrit d'une fusion où l'intellectualisation rejoint une sorte de retour au "sol". Le jet est cinglant mais il échappe à un prétendu hasard. S'il dément l'ordre des choses il contrarie tout autant le chaos, l'organise selon de nouvelles lois éloignées des feintes habituelles de la figuration ou plutôt de la simulation.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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