Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Goya


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LES PEINTURES NOIRES DE GOYA

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les peintures noires de Goya portent au plus au point le démon dans leurs entrailles. Elles sont une gifle à l’espérance au sein d’un travail qui dépasse et de loin tout ce qui pouvait exister à l’époque dans l’occident chrétien.
De telles œuvres demeurent autant un défi à la peinture qu’une mise en demeure d’un siècle que l’on crut (comme chacun d’eux car à chaque fois et par intervalles réguliers on nous refait le coup) chargé de lumière. Celle, noire, du peintre les surpasse toutes même les plus baroquement divines ou divinement baroques. Elle crache ses ondes sur les mirages religieux, politiques et moraux et offre un démenti à toute la peinture de son temps.

Le cauchemar de Goya reste la poésie la plus haute qu’il est donné de connaître en art. Et il faudra attendre les « peintures » de Baudelaire pour retrouver une critique aussi violente au sein même de ce qui passe par la jouissance esthétique. Seule cette dernière fait que l’écriture comme l’art sont ce qu’ils sont :  un appel d’air face à toutes les glaciations éthiques et les canons esthétiques.  Goya expose la violence, le vide, la crudité. Il fait goûter au « suc  maudit » cher à Hamlet. Cette liqueur dilue de son acide les idéalismes où les plus basses pulsions s’agrippent et se griment.

Face à toute le rhétorique plastique de son temps Goya vampirise donc la peinture par  l’incandescence noire de ss œuvres visibles au Prado. Le premier il fusionne ce qu’on nommera plus tard la figuration et l’abstraction. Il n’eut pour cela pas besoin de recourir au mythe cette commodité de la « conversation picturale ». Le langage plastique lui a suffi. En surgit un sentiment de présence extrême et une zone limite au sein d’un « réalisme » que l’intensité de la prise déforme de manière à faire sauter les leurres jusqu’à ne laisser voir que de l’incurable.

Goya propose une alchimie, une transmutation de figures en une anti-épiphanie. Tous les possibles, les positivismes, les espoirs d’un Grand Soir ou d’un lendemain d’Apocalypse où ne se retrouveraient que les bienheureux dans un nouveau Paradis, basculent et deviennent définitivement irrécupérables par le miracle païen et iconoclaste d’une langue plastique unique. Elle ne cesse d’explorer un arrière pays de la conscience, un gouffre de l’histoire. Elle touche des régions extrêmes et irréconciliables en tordant le coup à la révérence et à l’idolâtrie.

Il y a là une évidence de l’irrémédiable et de la temporalité. Soudain n’existe plus de partage entre d’un côté l’image et de l’autre le monde. La première devient plus forte que la seconde. Non seulement elle le dénonce : elle le défonce. La peinture devient le lieu de la vérité existentielle. Elle réduit à néant les travaux des philosophes, des penseurs. De son obscure lumière lointaine, profonde et hantée elle se dresse à elle seule contre les bibliothèques.

Plus que toute œuvre picturale, les « noires » de Goya restent un acte de violence dont la lumière éclaire la nuit profonde où nous sommes contraints de vivre ou de subsister. Elles retrouvent non seulement les grands soucis mais le non-sens même de la condition humaine. Leur langage semble sorti des plus profondes galeries souterraines de la conscience et de l’inconscient auxquelles le peintre octroie une valeur absolue. La horde qui nous anime depuis les premiers temps de l’homme est là, sans recherche de progrès, sans illusion.

Goya ne truque pas : il montre. Il présente aux manipulés que nous sommes les variables constitutives de la tragédie qui s’étend sur les pans de la vie. En substance il nous rappelle combien nous sommes manipulés par des forces cupides et anonymes à l’intérieur comme à l’extérieur de nous. Grâce à lui il n’existe plus de doute possible. 

Le peintre ne réclame pas des enfants nouveaux pour Job. Ils ne réclament pas plus que ceux qu’il a perdus lui soit rendu. Il ne propose aucune résurrection. Ce n’est pas jusqu’à Lazare de retrouver le tombeau d’où il n’aurait pas dû sortir.  Goya réclame un autre impossible, un autre impensable : celui qui nous rend aveugle et que Baudelaire récupérera dans une de ses « vignettes » les plus célèbres. Avec Goya et l’auteur des « Fleurs du mal » l’essentiel était donc montré et dit. Il ne manquait plus que Beckett en dernier insomniaque « rêveur », en fabriquant d’images qui n’ajoute rien mais ne retranche rien de la stupeur d’où elles surgissent.

 Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.