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Anne Guerrant

Anne Guerrant



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LES RÊVES EVEILLÉS D'ANNE GUERRANT
par Jean-Paul Gavard-Perret


L'imagination et l'imaginaire d'Anne Guerrant l'obligent à trouver divers types d'approches. Paradoxalement et même s'il n'apparaît pas en tant que tel elles le "verticalisent" dans des jeux d'espace. L'œuvre devient corps. Et l'artiste la crée parce qu'elle ne peut vivre autrement. Question de sens et de chair. Tandis que le monde s'agite en son chaos, la fièvre de vie s'empare de telles oeuvres. Dans le rouge et le noir sur la matrice vierge se déploient des frémissements de membrane. Parfois l'artiste est proche d'une peinture italienne du quattrocento parfois des grands maîtres américains de l'expressionnisme abstrait. Pas de schémas directeurs, de projets établis. Rien que le désir ou plus précisément la pensé de la création. Buées de traces, buées parmi laquelle l'artiste retourne le dehors où le dedans s'exile pour se voir.

La plasticienne cherche des directions, invente des points de vue vers l'invisible. Dans chaque pièce s'installe une propagation des formes souvent complexes. Elles jouxtent le chaos mais parviennent à lui donner des ordres. Chaque série de l'artiste impose des équilibres et des déséquilibres repris sans fin. Une telle peinture pourrait sembler abstraite. Elle ne l'est pas du tout. Il y a des espaces bosselés d'un contenu énigmatique. Quel nom donner à ces bosses ? Sinon le nom qui manque. Le nom qui n'entre pas dans une phrase. Afin de le trouver il faut donc bien le pouvoir et la hantise de l'œuvre. Ses coloris et ses lignes directrices semblent toujours aller de la gauche vers le droite, donc vers l'avenir (il n'est pas ici question de politique bien sûr !...).

L'incendie n'est pas maîtrisé sous la cendre. La combustion reste en attente. Une chute et une rédemption font leur chemin dans les rêves d'Anne Guerrant. Il faut aller à la dérive parmi leurs courants, leurs plissements. Surgissent des signes bruts, suspendus, apparemment brouillés, des traces silencieuses maos orageuse. Là où la peinture refuse de s'articuler dans un espace raisonnablement intelligible. Mais pourtant elle renvoie à un espace intensément proche, retranché dans une proximité irréductible.

Un tel travail parle de manière sensible, poignante comme émise en une multitude errante et en effervescente. Profondeurs des surfaces, gestation de la matière. Des entrelacs apprennent la puissance de la couleur et de la ligne. Chaque tableau a pour clôture l'illimité, l'inachevable. Sa géométrie reste à dessein « imparfaite » pour alimenter l'énergie informelle qui s'y déploie. La vie afflue sortie du profond dessous offert en un rythme retenu et déployé, incessant et risqué. Et l'énergie nécessaire à une telle création n'est possible que par moments. Avalanche inversée, ouverture, dynamique, zone claire, zone sombre, allègement, épaississement. On dirait le contraire d'une structure. Du moins comme forme rigide, définitive. Il faut plutôt parler de plutôt de tensions provisoires. S'y éprouvent une circulation, une germination spatiale parce que soudain l'espace est troublé.

A contempler les œuvres d'Anne Guerrant on a la même impression que lorsqu'on regarde celle de Matisse. La fenêtre est derrière nous alors que dans la plupart des tableaux nous voyons à travers une fenêtre. Ici la fenêtre est derrière. On ne regarde pas de l'extérieur. Il y a dans un tel travail une pratique de l'espace par l'abolition des limites posées d'ordinaire par le dehors et le dedans. Cette contagion fait que chacune des œuvres passe derrière le regardeur, l'englobe en elle. On pourrait presque parler d'un processus érotique..

A la fin de chaque tableau il se peut qu'Anne Guerrant se sente étrangère à la lecture. Revenue à elle - et face à cette création à portée de main qui attend - elle ne le, se connais plus. Peu à peu l'artiste retrouve alors son propre volume. La vie se retraverse autrement. Créer n'a donc pas de fin. Une force investit inexorablement sa créatrice. L'air est épais dans sa gorge, des coups embrasent sa poitrine. Serrés, incalculables ils l'enjoignent à reprendre son travail. Espaces. Lignes, fins treillis et volutes. L'artiste ne veut pas que ce qu'elle crée soit prévisible. Elle flotte à la dérive au sein même de sa maîtrise. La seconde est au service de la première. Son corps se voûte des rumeurs y roulent. Les images ne sont que des gestes et n'ont de sens qu'à perte du souffle de l'artiste. Il lui faut cette perte, cette quasi asphyxie.

Chaque fois il faut encore qu'Anne Guerrant agrandisse la marge où la vie surprend, émeut, dérange. Une clarté coule et rend certaines parties transparentes. Creux et pleins, plis et fumerolles. En Alice la plasticienne traverse les miroirs et en fait des pourtours vibrants. Le regard-dedans coule sur les surfaces, les rend présent et relie au regard-corps. Il y a des portes, des fusées, des spasmes. " Tu dois regarder, regarde " dis la peinture. Elle devient l'intimité ouverte. Restent la poudre et le pigment qui attendrissent sa jachère et semblent sécher la plaie.

Et soudain les poissons que nous sommes sentent et voient l'eau dans laquelle ils « nagent ». Ils ne sont plus des fantômes dont l'âme craint d'être avalé par le ventre de quelque monstre marin. Anne Guerrant loge l'air dans la racine. Ses lignes tendent des ressorts, dressent des doigts obscurs. Surplombs, morcellements, unions, prolongements, déflagrations. Des obliques interrompues traversent la double masse verticale de murs inexpliqués. Les plis de la vie s'ouvrent au nombre. L'ivresse est provoquée par le pullulement de ce qui est vu, par ce qui est issu d'une étrange cause première. Serons-nous un jour au bout de tels indices?

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.