Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Laurent Gugli

Mirondella
galerie d’art en ligne

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Exposition permanente

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LAURENT GUGLI : DE LA THEATRALITE AU SIGNIFICATIF

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

laurent gugliFidèle à une esthétique pop’art - mais habilement décalée - Laurent Gugli nous fait jouer avec ses vamps. Elles ont des yeux profonds. Des décolletés idem. Bref elles sont propres à la "consommation" du voyeurisme. L'artiste la revendique. Même s'il ne peint pas- le plus souvent au pochoir - que pour ça).

Il n’empêche : apparemment ses femmes sont prêtes pour le jeu de la séduction. Au besoin l’une peut jouer non de mais avec une guitare. Electrique cette guitare. Mais ce n'est pas la "Boogy Fool" qui allume le voyeur. Son œil s’oriente vers (sur ?) celle qui joue avec elle pour jouer avec lui. Preuve que de telles femmes ont  bien des cordes à leur arc et ne se contentent pas des six d’un tel instrument.

Elles ne sont pas les seules. Car pour leur créateur il en va de même. Pour preuve, Laurent Gugli les représente comme si elles s'adressaient à nous, comme si elles nous connaissaient. Alors on ne s’en prive pas. Mieux : on  hoche la tête. Leur corps ruisselle de lumière et de leurs yeux bleus jaillissent des flammèches d’écume de désir. On s'imagine rentrer avec l’une elle, effarés du chaos qui brasserait le cœur. Le cœur et le reste.

Apparemment donc le peintre raconte par images des histoires de rêves, des histoires de calendriers de camionneurs. Il n’hésite pas – au contraire - à surenchérir sur la « matière première » et ses harnachements. Ses histoires-portraits sont adorablement  loufoques. S’y franchissent des précipices sur d’improbables passerelles aux couleurs d’émail.

Il se peut même que ces créatures customisées à outrance ouvrent sur des pistes de danses de L.A. ou  des bouges à maquereaux blacks made in USA.  Pourtant le danger n’est pas au rendez-vous. Les femmes sont sous leurs carapaces obscènes de bonnes filles. Elles rassurent : un sourire d’enfant flotte sur leurs lèvres.

Tout cela n’est que successions de leurres du leurre. Laurent Gugli placarde ses pièges pour plonger au dévers de ce qu’on pense et de ce qu’on contemple. L’œuvre contre toute attente montre combien le confortable est la maladie de l’art.

Les images du peintre en leurs « exagérations » ne confirment rien : elles détruisent. Elles nous séparent de nous-mêmes car nous savons que nous ne pourrons les rejoindre. L’artiste « en fait des tonnes » dans ce but  et tente de nous sortir d’une adhésion de la peinture au sentimental. Ce dernier n’est qu’absence d’exigences, appauvrissement du pictural.

L’enjeu est donc d’outrepasser un certain maniérisme pour montrer ce qu’il cache. Des multiples confrontations proposées par l’artiste jusque dans ses reprises de marqueurs numériques (tel que le « smiley ») naît une expérience  majeure. Jouant avec un certain « faux » qu’il porte à l’exacerbation Laurent Gugli fait de ses images non une manière de voir mais de disséquer.

Structurées sur les bases émotionnelles de notre civilisation ces œuvres éloignées de toute posture idéologique créent ce que Calaferte demandait aux toiles « devenir les pièces d’activité ». Les femmes de l’artiste à ce titre restent  bien plus que belles (même si on ne peut leur enlever cette qualité) : elles sont avant tout significatives.

Sous sa connotation de théâtralité, de superficialité décorative l’oeuvre représente bien plus qu’un art de plaire. Elle devient l’éclatement des modalités de l’émotivité. Certes le voyeur peut se rincer l’œil mais à y regarder de plus près la peinture le fait pivoter sur lui-même, ne le renvoie qu’à son propre enfermement. Et ce dans le même esprit que ce que Degas proposait à son époque.

Comme chez lui les peintures apparaissent comme la préfiguration d’une sensibilisation latente et diffuse précocement saisie. Et tout compte fait ce qui est montré  appartient à une zone de nous-mêmes sans que nous puissions le discerner et nous-même l’ « imager »..

A cette zone façonnée de pleins et de vide l’artiste donne une plaisante mais tout aussi ironique voire  sardonique vision. La victoire est donc toujours celle du peintre face au voyeur. La liberté appartient au premier, la prison au second. Mais par son outrance celui-là libère celui-ci.

L’œuvre reste plus déstabilisante qu’elle ne laisse paraître. Non seulement elle devient la prolongation du pop’art mais aussi son recommencement, sa reprise dans l’écart entre ce que l’image est sensée donner à voir et ce qu’elle dévoile vraiment.  En conséquence et loin de s’incorporer à la catégorie de décoratif ce travail désigne une perte d’équilibre. Il ne s’adresse pas seulement à l’œil  mais - comme avec un Patrick Reynolds en photographie – à des domaines vibratoires en nous.

Sous l’inscription d’une vie onirique affichée s’inscrit d’autres remuements psychiques plus déstabilisants. Laurent Gugli  possède la désinvolture supérieure de les exhiber. Son approche cherche le voyeur en son secret  non pour dynamiser ce dernier mais le dynamiter.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.