Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Nicolas Guilbert


Nicolas Guibert

"A la fois peintre et photographe, j’ai eu envie d’engager un dialogue entre les deux medium, de découvrir ce que l’un avait à dire à l’autre et ce qu’ils avaient à exprimer ensemble du monde qui me touche et m’inspire. Des contraintes propres à chaque medium naît à la fois un défi et une tension : défi d’affronter avec d’autres moyens plastiques la littéralité du réel que produit frontalement et puissamment la photo ; tension entre deux modes d’expression hétérogènes dont il n’est pas question que l’un prenne le pas sur l’autre ni qu’ils se neutralisent mais plutôt collaborent à l’approfondissement d’une vision. Tandis que la photo pose et crée son objet, dessin et peinture se livrent à son interprétation sous forme de questionnements, de variations, de divagations. En retour, la photo se trouve enrichie, détournée de son sens initial et révélée par l’esprit du jeu ou du mystère, de la fantaisie poétique ou de l’énigme. Les “photoiles permettent au réel d’advenir autrement, à tout moment et par surprise, mais aussi à l’infini."

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Nicolas Guilbert : dérive des genres et abîme du monde

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

phototoile de Nicolas Guibert: "or"
Réalisées sur des papiers aux fonds travaillés puis marouflés sur la toile, les « photoiles » jouent des contraintes propres à chaque médium mis en scène : la photographie d'une part, la peinture de l'autre et sous diverses formes : acrylique, encre, dessin, etc.. Leurs mixages sont utilisés sous forme de gageures en vue de créer divers types de tensions. Quoique rattachées à la tradition inhérentes à leur genre, ici photos et peintures les dépassent en devenant gémellaires. Nicolas Gilbert donne du réel des images aussi fantastiques qu'inquiétantes, drôles que touchantes. Il ne se contente pas effet de penser ses œuvres en termes de design, dessin, peinture ou photographie. Il anime le tout. Et s'il fallait à tout prix s'amuser au jeu de la citation ce n'est pas d'un artiste qu'on rapprocherait ce créateur mais de deux cinéastes d'"animation" : les frères Quay.

Le créateur s'applique à respecter une trame, une intrigue ou un objet afin que tout demeure ouvert. Dans chaque "photoile" une constellation se développe. Adepte de la forme faussement inachevée, fragmentée, Nicolas Guilbert fait découvrir un univers étrange dans des espaces énigmatiques plus ou moins inquiétants. Mais il faut regarder ses œuvres dans le détail " tout ça parce Dieu niche dans le détail" (Aby Warburg) mais surtout afin de sentir au plus près la sensation étrange là où pourtant s'érigent des corps ou des objets familiers. Le choix du "mixte" n'est donc pas un artifice, il devient le seul langage capable de montrer la folie et l'enfermement de divers obsessions parfois "saines" (L'amour) parfois plus fantasmatiques (Les talons hauts noirs) et même si l'amour a souvent partie lié avec le fantasme...

Tout le quotidien surgit en une étrangeté. Se discerne l'ordre secret des choses au sein d'une subjectivité que Bruno Schulz - en particulier avec son " Traité des mannequins" - avait mis en évidence. Chaque "photoile" permet une forme d'aberration ou une forme aberrante dont notre "réservoir psychotique" a besoin et qui conduit vers un voyage loin du boulevard, de la rue principale pour nous entraîner dans des boutiques obscures, des culs de sac et des alcôve qui provoque ce que Freud nomma "unheimlich", c'est-à-dire cette sorte d'inquiétante familiarité.

Nicolas Guilbert tentent de libérer ainsi l'étrangeté inhérente du monde. On peut donc considérer ces "photoiles" comme des travaux expérimentaux ou de fiction qui ouvrent des petits tiroirs afin d'en faire débarouler des éboulis de rochers inconsciemment retenus sur lequel l'artiste monte son mixage afin de tout chambouler. Inavouable ou aimable, exhibé ou verrouillé le secret est la matière même de telles œuvres, il en constitue la toile de fond, le principe même de leur “ ordre ” et de leur divagation. Le monde passe ainsi sous instance d'effusion. Les objets animés qui prennent soudain une âme deviennent “ le chant du sujet ”, chant lancé sourdement ou de manière tonitruante par cette création binaire. Ce travail représente dans son ensemble une combustion lente de nos archives intimes jusque dans les coutures de notre inconscient. D’où cette autarcie étrange qu'il provoque. Les "fenêtres" demeurent pourtant ouvertes pour laisser passer l’oxygène et les poussières des dehors. Cette approche n'est donc pas un fantasme mais un excès de réel. La "photoile" devient l'objet sans objet, fini et infini en son mystère qui est d'abord un plaisir avant d'être un problème. Par le réel saisi d'abord sous forme d'épreuve remonte vers ce qui revient de loin et qui pourrait faire dire à l'artiste ce que Bran van Velde disait : "c'est moi qui ai fait ça ?". Nicolas Guilbert crée ainsi un langage - non un style. Le style c'est le défaut. Or son approche décolore les semblants, ramène à l'ordre majeur du nulle part et du partout par des suggestions de réalité et non par la réalité. Son épouse (l'écrivain majeur Cécile Guilbert qui a écrit le plus beau livre sur Warhol) peut croire qu'il fait tout ça pour elle. Elle n'a pas tord. Il fait tout ça pour ça: détruire le fard, faire de dedans un dehors et du noir une lumière. Créer pour Nicolas Guilbert c'est penser mais pas n'importe comment : c'est penser mal, se perdre dans l'espace, les choses, les lieux, les êtres et leurs abîmes familiers.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.