Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Guillot-Garnier

Isabelle Guillot-Garnier

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L'artiste et les commissaires :
de Yves Michaud

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. Aux artistes se substituent les commissaires : commissaires d'exposition, commissaires à la circulation, commissaires priseurs. C'est le monde de l'art qui fait l'art. L'ouvrage d'Yves Michaud n'use pas de ce constat pour dresser un procès contre l'art contemporain, pas plus qu'il n'y voit le couronnement d'une approche seulement sociologique de l'art. C'est plutôt pour lui la condition actuelle de l'art, l'horizon dont il faut partir pour en parler. Ce qui n'implique pourtant pas un relativisme total. Sans mettre en avant d'a priori esthétique ou moral, ce livre montre que l'art contemporain peut exister tout en s'affranchissant de toute référence à l'œuvre et au public.
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ISABELLE GUILLOT-GARNIER : NECESSAIRE PRESENCE DE l’IRREALITE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Isabelle Guillot-Garnier dérange nos constructions mentales dans ce qui n’est pas une reproduction mais une re-présentation. Elle ne reproduit pas du même. Elle le décale en ses miroirs aussi doux que dangereux. Dangereux car nous y plongeons avec délice. Ses vignettes, ses miniatures à la facture persane ou japonaise décompartimentent  le monde afin de faire accoster dans un univers onirique et intime. Tout joue sur la délicatesse et la finesse en une sorte de perfection et d’équilibre. Tout devient aussi sensation d'étrangeté, d'abandon et paradoxalement de reconnaissance. Il faut donc se laisser aller dans ce saut qui saisit dans l’ordre, le calme et une forme de volupté. Toutefois le fantasme « sexuel » est autant exclu que le réel. La peinture envahit d’un rythme doux au moment où la perception devient un rêve suranné, paisible, aimable.

En ce retour amont le voyageur est coupé du monde. Il rêve de vivre comme un survivant de civilisations perdues exquises et raffinées qui le sépare de son histoire  afin d’atteindre un temps pur qui n’appartient qu’à l’image. Un temps sans conscience, un temps d’êtres premiers. Le voyage proposé par Isabelle Guillot-Garnier devient le philtre mystérieux qui unit et sépare mais aussi le filtre contre la réceptivité organisée, l’hospitalité sélective. L’artiste porte au centre d’un dispositif poétique et scénique : l'odeur obscure de la chair en surgit pacifiée. A la sueur fait place la subtilité des parfums capiteux. Les scènes dessinées et animées de couleurs tendres créent un monde enchanté. Il repose. Mais il se peut aussi qu’il ouvre le refoulé. Ce qu’on a repoussé dans la solitude qu’aucun ne mérite fait retour. Dans leur douceur animée les miniatures contiennent une fièvre affective mais sans insister sur le désastre de l’amour. On peut donc trouver là un retranchement cathartique où des personnages étrangers rendent plus intime notre propre étrangeté.

Nous découvrons soudain que notre corps peut parler une langue étrangère au cœur d’une expressivité sensorielle particulière. « Partir » comme le propose un tel travail ne revient pas à fuir mais à chercher un paroxysme ouaté dans des territoires qui nous déracinent. Une douceur pénétrante happe en rejetant toute séduction et toute rhétorique. L’œuvre reste de l’ordre du murmure, du soupir, de la modulation. A partir de là on peut se laisser aller à bien des conjectures : imaginer - pourquoi pas - une femme brune sans fierté excessive, peut-être sans pitié pour elle-même comme pour les autres. Nous sommes en tout état de cause un pays inconnu où l’on s’avance à tâtons et par métamorphose. Il y fait chaud et le spectateur peut lui aussi inventer des histoires improbables qui donnent l’impression d’avoir vécu un autre monde, un autre temps.

Il suffit de rentrer dans l’immense complicité que proposent les miniatures pour se retrouver porter sur les rives d’un irréel qu’il ne faut pas négliger où une femme peut offrir un rendez-vous secret. L’Autrefois rencontre le Maintenant, en une fulguration, pour former une suite de constellations qui sont autant de métaphores. Loin de toute pathologie picturale Isabelle Guillot-Garnier ose s’attacher à quelque chose de simplement beau. Elle en fait quelque chose de désirable. L’oeuvre devient celle de lieux sourciers dont l’exotisme fait le jeu de la proximité. Les miniatures offrent un pacte suave où rien ne finit, mais où tout commence. Il faut accepter ce défi : l’image  apaise une jonction et un hiatus avec le réel. C’est pourquoi elle sidère en élargissant le cercle du monde et du temps, en nous ramenant à d’autres repères. De telles images n’assignent pas à résidence, elles ouvrent, libèrent la maison de notre être et augmente le sentiment d’exister sans quoi l’art n’est rien. Il prouve que dans notre regard peut exister un autre monde que celui que nous croyons voir.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.