Grataloup : empreintes et résurgences. Les portes et la falaise.
par Jean-Paul Gavard-PerretGrataloup - La descente de l’Esprit
(courtoisie Galerie du Centre)
A l’âge de 17 ans Guy Rachel Grataloup découvre la peinture grâceaux toiles de Puvis de Chavannes et d’autres artistes symbolistes. Tout est déjà « plié » et bien des années plus tard l’artiste s'estimera l'hériter légitime de cette école. Et s’il y eut en France la Nouvelle Figuration puis le Nouveau Réalisme, avec le peintre originaire de Nantua on peut parler de Nouveau Symboliste. Certes l’artiste n'appartient directement à aucune école : "j'ai toujours été à contre-courant" dit-il et il a payé pour cela. Il est resté toujours d’une certaine façon en marge des systèmes « officiels » de reconnaissance même s’il a pu bénéficier par ses fonctions officielles au sein de l’Université d’une place de choix. Son art, parfois monumental et qui mixte les approches et les matières tente d'apprivoiser les forces occultes. Ses matières sont celles qui commandent le cosmos et dans lesquelles souffle l’esprit. Chez lui, terre, métal, pierre, bois permettent de lier l’art à la nature comme l’abstraction à la figure. Depuis plus de quarante ans sa peinture et sa sculpture explorent l’immensité sous diverses stratégies. Parfois l’artiste sur des toiles de grandes dimensions peint des arbres de vie, des piles paradisiaques et d’autres lieux enchantés. Parfois il s’oriente vers des approches plus abstraites.
Lors de son enfance, son père ayant racheté une imprimerie, Guy Rachel Grataloup est fasciné par les rames de papier et les chutes colorées tombées des massicots. Par ailleurs il a devant les yeux les montagnes noires des sapins du Jura. « Exilé » un temps pendant la guerre à Dijon, le peintre garde le souvenir du bombardement par l’aviation anglaise de la gare et des voies ferrées. Les bombes incendiaires et leurs geysers de feu frappent l’imagination de l’enfant et l’on retrouve plus tard dans son œuvres ces feux d’artifices du malheur. De retour près de chez lui, dans le Bugey il s’initie aux travaux des champs et contemple près d’Argis la falaise impressionnante de la Roche de Narce qui devient un des archétypes de son approche picturale. Quittant le Bugey pour Lyon, il y suit les cours du soir de l’Ecole des Beaux-Arts. Ami de Roger Planchon, alors jeune metteur en scène engagé, il s’intéresse de plus en plus à l’art et en 1958, participe à une exposition du groupe de l’association des étudiants lyonnais organisée par Alain Crombecque (futur Directeur du Festival d’Avignon et du Festival d’Automne à Paris), dans laquelle figurent Huguetto et Christo. Il suit les cours d’un élève de Gleizes et achète à Lyon une vieille épicerie qui devient son atelier. Il exécute des dessins d’ouvrages d’art chez un ingénieur et des perspectives chez un architecte. Reçu au concours d’admission à l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, il y rencontre José Pierre, proche d’André Breton, ainsi que Jules Romain pour lequel il crée les décors de Volpone. En 1964, à l’ENSBA, il entre dans l’atelier de Chastel où se trouvent Viallat, Buraglio, Poli, Rouan, Kermarec, Anne et Patrick Poirier. Lauréat de l’Institut de France pour la Casa Vélasquez à Madrid en 1965, il y séjournera de 1966 à 1967. De retour à Paris il dispose d’un atelier à la Cité Internationale des Arts. Il y retrouve les Poirier et rencontre Malaval, Vélickovic puis il part en 1968 pour la Villa Medicis dirigée par Balthus.
En 1974 il s’installe rue Henri-Barbusse à Paris et fait la connaissance de César. Il participe à l’exposition « Plastiques et Art contemporain » puis est nommé Directeur d’Etudes à l’E.N.S. de Cachan. Il y crée le groupe « Vision Création » qui expose en 1971 au Musée d’Art Moderne de Céret. A partir de 1972, il s’intéresse à la théosophie et au Védanta. La galerie Marquet organise sa première exposition personnelle à Paris en 1973. Pendant dix ans sa vie se complique mais en 1977 il crée sa première œuvre monumentale, une mosaïque pour la Mission Laïque de Valbonne. Il expose ensuite avec Topor, Kermarrec et Debré et contine ses œuvres grandioses souvent à caractère religieux. En 1987 il est sélectionné avec huit artistes qui représentent la France à l’exposition « Les Peintres de l’Europe » organisée à Strasbourg et c’est à cette époque que la dualité plan et matière s’affirme dans son œuvre. En 1990 il rencontre Mireille Cheynet de Beaupré, qui deviendra « Milena » son épouse rêvée. Il réalise la mosaïque pour la station du R.E.R. Porte de Clichy et la station Bellefontaine pour le métro de Toulouse en 1992. La même année, la Closerie des Lilas présente une série de gouaches, d’aquarelles et de peintures de petit format sur le thème « Paradis érotiques » avec des textes de Tournier et Chaillou. A partir de cette époque la présence de la figure devient plus évidente dans son œuvre. Et à partir de 1998, il intègre dans ses toiles des métaux mats ou polis qui reflètent la réalité d’un quotidien. Entre 2001 et 2006 il réalise « Jardins et femmes fleurs », aux figures pointillées monochromes. Il y ajoute des fleurs de soie qui créent des reflets intermédiaires sur les métaux. Ses expositions se multiplient en France et en Europe il devient celui qu’il a toujours rêvé : un nouveau symboliste. En janvier 2006 Une grande exposition « Grataloup, un nouveau symboliste », est organisée à Cologne par Nicolas Kerkenrath, Directeur du département culturel de Bayer. Cent cinquante toiles sont exposées autour de la « Tente du Prophète », sculptures et objets de grande dimension sont posées sur un désert de sable installé dans le nouveau Q.G. du groupe chimique conçu par l’architecte allemand Helmut Jahn. Après une exposition à Luxembourg, Paris attend de nouveau l’artiste au quartier de La Défense pour une installation monumentale
Par la pesanteur ailée de ses œuvres monumentales Grataloup offre ses "Interrogations" car pour lui comme pour Cocteau (dont il paraît pourtant si loin) "un belle œuvre d’art est celle qui sème à foison les points d'interrogation ». On les retrouvent partout : dans le monumental comme dans les toiles plus petites et les vitraux. Toutes les « techniques » évoquent à la fois la précarité de l'être, la dureté du monde mais aussi sa beauté. Et si les êtres (silhouettes, sentinelles) se coltinent à leur angoisse d'autres figures telles des vagues qui bousculent renvoient à une sorte d'érotique féminin assimilé à la grande pulsion cosmique. Surgit un paradis terrestre puisque parfois les hommes ont accès a quelque chose de plus précieux que le langage et de plus profond que leur angoisse à travers des constructions iconographiques dans lesquels nos sens - qui font peut-être de nous des voyeurs perpétuels - permettent de devenir des voyageurs tant Grataloup nous engage vers des plaisirs sublimés et des besoins de cérémonies secrètes. Car si l’artiste crée c'est afin que les yeux de l'homme s'ouvrent. S'ils s'ouvrent c'est la fascination. Et s'ils se referment ensuite reste à savoir sur quoi. Que retiennent-ils ? Le sentiment d'angoisse, d'amour voir d'humour ? La réponse peut être synthétique. Ce que le regard retient face à de telles œuvres reste avanrt tout la vie que l’artiste développe symboliquement donc par effet métaphoriquement explicite. L’œuvre dans son ensemble donne à voir plus que ce qu'elle montre en arrachant le corps à sa pure plasticité, mais en faisant de la réalité aquatique ou minérale une érotique. Le désir y devient d'abord regard. Et la dénudation représente une autre forme de nudité. Comme si la seule vérité était la vérité de la jouissance mais de la jouissance vitale (quasi mystique) contre la peur que l'on se donne et qui nous est donnée. Nous sommes ainsi entre les choses cachées et non entre les "choses", cachés. Et ce, dans un denudare particulier qui n'exclut pas le voile ou le drapé. L’indécence de Grataloup - c'est une évidence - n'a donc rien de "pornographique", elle est métaphysique. Créer revient à accepter l’association libre : ce qui semble a priori impossible puisqu’il existe une contradiction entre ces deux termes.
L’oeuvre est frappée du sceau de sacré (et l’on voit ce que Grataloup doit à Puvis de Chavannes comme aux autres symbolistes). L’artiste de Nantua permet de voir et d’éprouver du fascinant, de l’inextirpable en un pacte qui suppose non l'épuisement les images mais leur résurrection. Le créateur semble nous dire : ouvrons les yeux, abordons la connivence avec l'immédiat pour atteindre le sentiment de l’éternité, d’inépuisable en une étreinte invisible : étreinte de l'étreinte et image du manque à l'humanité, à jamais. Il nous rappellequ’il y a la nuit, le jour, le grain de sable mais aussi ce fil qui nous retient à l’existence. Il engendre une sorte de présence et de vérité. Nous sommes enfin, nous sommes, soudain, face à ces œuvres, plus illimités que puérils ou tragiques. Et jusqu’autour de la douloureuse énigme de l’existence et de l’histoire, l’artiste ouvre les portes au vivant. Il fait résonner la vie au sein même de la grisaille somnolente du quotidien. Ses œuvres s'y élèvent en contrepoint et à la clarté dans un ensemble qui n'est pas seulement pieux. Elles deviennent des empreintes et résurgences jusque dans des lieux qui puaient l'humidité et le visqueux ou l’humanité dolente.
Grataloup symbolise et exhausse l'immuable succession des tempêtes qu’il a traversée et il nous apprend une manière de résister par les trouées qu’il propose. Elles deviennent des portes adossées au vent, une provocation contre les puissances ténébreuses. Emerge un chemin mental et plastique fruit d'une longue quête. Et si le monde est une grande illusion, l'œuvre possède un sentiment mystérieux. Un tel travail ne se contente pas de témoigner ou s’il témoigne c'est afin que chacun de ses éléments prenne dans son aspect d'évidence symbolique une force, une puissance qui défient le réel. Tout ce que l'imagination de Grataloup peut concevoir reste le mystère incessant de l'apparition. La compréhension de soi et du monde anime sa pensée et sa matérialisation. Le créateur semble toujours devant des portes et comme chacun il sait qu'un jour il a été ou sera de l'autre côté de ces portes. Dès lors il nous pose la question essentielle : qu'est-ce donc que l’art sinon une volonté d'appartenir à un autre monde ? Celui-ci devient à travers empreintes et résurgences le moyen par lequel le créateur comme ceux qui contemplent ses œuvres se figurent les principes qui animent un monde ressourcé à un passé sans le seul souci de logique ou de raison qui ne ferait de l'art qu'une simple reproduction. Il s'agit de verser en une sorte de folie expérimentale (et paradoxalement mûrement réfléchie). Malheur en effet à qui veut se frotter à l'art sans cultiver une part de folie car l'ennemi est partout. Oublier de relever la tête ne serait-ce qu'un instant pourrait être fatal. C'est pourquoi afin de réaliser ces œuvres magistrales Grateloup s’enferme parfois à double tour partant de quelques traits sur la papier pour élaborer le long voyage de sa création.
Nous voilà une fois de plus embarqué avec lui à travers ces œuvres. Pas besoin de dire les écueils qui ponctuent ce périple. L'artiste les a placés pour nous retenir sans que nous ne perdions pied. Car l'œuvre est à l'image du monde qu'il évoque : un dédale périlleux mais qu'il convient de parcourir non avec recueillement mais envie. Il faut que la force immense de l'artiste s'impose entre le spectateur et ce qu'il contemple afin de ne pas se laisser prendre dans un état larvaire de mélancolie. Grateloup n'en appelle donc pas simplement aux sursauts dérisoires de la mémoire, mais crée des interférences, des interfaces (d'où le concept de porte qui vient contredire celui de la falaise) afin que nous nous élevions au dessus d’elle afin de ne pas faire de notre univers une terre desséchée par la haine. L’oeuvre de Grataloup appartient déjà à notre héritage. Certes, un jour il nous faudra partir, c'est écrit comme un testament dans l'ombre, mais en attendant nous pouvons marcher en ces empreintes et ces résurgences non pour la subsistance mémoriale d'un passé mais dans l'espoir d'un avenir que le sculpteur matérialise. A contempler ses oeuvres on se dit qu'on voudrait ne pas mourir mais avoir l'éternité et nous défaire des pesanteurs. Toutefois le sculpteur et peintre sait que la vie n'est pas un rêve (mais pas non plus un cauchemar) d'artiste. Il nous rappelle comme il l'a toujours fait que tout est ailleurs, qu'il ne faut pas pleurer sur les tombeaux ou y déposer des fleurs. Il nous apprend à franchir ces portes par lesquelles le vent s'engouffre. Seuls la folie et les oiseaux migrateurs peuvent nous sauver. Seuls les lâches ont peur que ceux-ci soient porteurs d'une grippe aviaire, les autres savent qu'ils indiquent que la vie est ailleurs, ici-même, ici bas dans l'espace laissé vacant entre deux portes qui ne baillent que pour nous offrir l'injonction du réveil.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Docteur en littérature, J.P. Gavard-Perret enseigne la communication à l’Université de Savoie (Chambéry). Membre du Centre de Recherche Imaginaire et Création, il est spécialiste de l’Image au XXe siècle et de l’œuvre de Samuel Beckett. J.P Paul Gavard-Perret poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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