Hans Bellmer
La poupée qui dit non. Que reste-t-il des nos amours ?
par Jean-Paul Gavard-Perret
Etrangement le corps se perd où il croit prendre chair. Car c’est la poupée qui le gouverne devenant non vulve mais miroir. Elle définit un espace plus de mort (dans sa machinerie même plaquée sur du vivant) que d’amour. Pas de foudre; de contact ou d’étreinte, rien, juste une « foirade » (Beckett). Pas de promesse tenue : l’image n’est que l’image. La relation qu’elle suscite ressemble à un vide où le désir trépasse. Ne reste qu’un mutisme puisque l’image n’articule rien qui vaille.
La poupée de Bellmer n’est qu’un écran total où le narcissisme du voyeur vient crever. Elle n’est que le singe qui fait signe à travers une violence et non un désir. En s’ouvrant elle ferme le voyeur, le replie sur ses fantasmes et son sommeil qui l’exclut ou l’abstrait de la vie. C’est sa manière à elle de faire l’amour avec celui qui pense la manipuler mais qu’elle retient dans sa roideur mécanique. Sa force réside en cette dérive et ce leurre : n’existe en bout de course que le désir de la machine et non du machin que le voyeur agite en un diagramme de la caresse qui ferme la main sur elle-même.
Il ne reste rien des amours sinon les rouages dans lesquels le voyeur est remixé puis remisé. Il ne mangera ni la pomme espérée, ni un quelconque fruit de la connaissance. La poupée dénude les fils grossiers qui l’excite et elle le drape de ses illusions admises. Il n’y aura que de l’image, du semblant, du faire reluire, pur polish. La main erre, son va et vient efface la pulsion, ne comble rien de ses promesses. Raide, elle joue en cercle afin d’intensifier l’échec. Elle rappelle au voyeur qu’il sera toujours le même et qu’il en sera toujours ainsi. De son rose rosse elle aussi le t(h)on. Mais dans ses mécaniques, elle feint un bruit de langue. Bellmer a beau l’harnacher de jarretelles et ne pas lui faire porter de culotte, elle ne bougera pas les fesses et demeure secouer de rire face à l’état laborieux du voyeur.
Car à chacun son rôle. En plus belle fille du monde, en plus belle image, même lorsque ou parce qu’elle se « dérobe » elle ne peut donner que ce qu’elle suscite ;: de vagues souvenirs qui rappellent que la chair désirée reste une existence irréelle, accidentelle. Elle a beau faire bander, voir sidérer : elle désidère et enfin de compte coupe la queue, achève. Entre jointure et houle elle ne laisse plus pénétrer de temps comme un axe mais telle une articulations. En sa mécanique plus rigide qu’ondulatoire elle est cette machine à engranger du phallus juste pour qu’il s’égraine comme un épi de maïs.
Avec elle, en sa machinerie désirante se joue donc une étrange partie de dupe tant elle articule le fantasme tout en le désaxant, le désarmant. C’est pourquoi le voyeur se fait mettre là où l’artiste a branché des formes perverses sur les formes d’apparat et d’apparence. Le voyeur est rendu à ses vertiges et demeure face à de tels équivoques aliments de son fantasme imprégné de solitude. Il ne s’agit plus que d’une poupée-cornue où l’homme renverse pour rien son orgueil, sa rage et son venin. Il tombe dans la passivité de la machine qui ne fait que monter l’arsenic, le mercure et tomber l’aventure au dessous de ceinture afin de la jeter aux ordures.
Et lorsque le voyeur reprend vaguement conscience, lorsqu’à l’ébullition répond le vide d’une vague autosatisfaction qui ressemble à s’y méprendre à une automutilation, la poupée renvoie le manipulé qu’à un dérisoire spectacle équivoque. Si l’excitation a trouvé des images qu’elle pensait pouvoir palper elle butte là-dessus et ne peut aller plus loin. La machine à voir n’est qu’une machine aveugle et vide, une machiner à broyer la corps en chair à saucisse. Elle ne peut offrir une altérité mais rien qu’une bordure, qu’une doublure, elle ne permet de tricoter, d’entrecroiser aucune double corporalité. Hans Bellmer aura eu le mérite de la rappeler au moment où l’on croyait pourtant que les choses étaient plus simples et que l’image pouvait devenir ma mère et la pute, la chienne et la vénérée qui répondrait toujours aux injonctions de l’homme. Or ce qu’il croyait trousser dans le présent n’était déjà que du (dé) passé. une fois de plus croyant se glisser vers une autre il se trouvait dépecer. La poupée de Bellmer fut et reste donc une coupure et non une encyclopédie. Son apparence que le voyeur prend pour une apparition fait que soudain le réel dans la réalité par l’essence même de la poupée est soustrait à la présentation.
Le sexe croyait avoir besoin de l’oeil car il avait besoin de regard de l’autre. Mais la poupée ne le regarde pas. La situation se renverse. A ce titre le voyeur pourrait bien même fermer les yeux au moment où sa main se ferme : rien ne se passe. La poupée de Bellmer ne présente que le regard tombé des yeux d’éros et ce regard ne peut habiter le corps. Le poupée ne crée pas le lien qu’il imagine. Elle n’est que fiction de sa fiction et une fois de plus le corps n’est qu’une idée, rien de plus. Ce que la poupée fait relui ne possède rien de brillant. Ne se crée qu’un retour à la solitude déposée de toujours dans le corps, le corps guetté, entrevu mais qui une fois de plus se dérobe.
Bellmer ranime de manière perverse les questions que l’on pose sans espoir. Il ferme les promesses d’un avenir là où ses poupées s’inscrivent comme une tâche noire essentielle au coeur même de la lumière. « Soleil et chair » ne vont plus de pair. Cela la folie de l’art lorsqu’il accepte de nous engager dans les impasses nécessaires loin des poses et des illusions d’une proximité trop vite atteinte, lorsqu’on croit toucher l’origine fallacieuse d’un accomplissement.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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