Les poupées de Bellmer
par Jean-Paul Gavard-Perret
Dans l’armoire aux poupées sans cheveux il y a des lumières enchantées sur un pistolet chargé dont le trop plein s’épand sur un lit d’opale. Il y a aussi de petits paniers plein de crème rose et un violon qui fait des étincelles. Les poupées de Bellmer ne parlent jamais. Elles craignent la réponse du néant ou le baiser d’une bouche hurlante. Elles effrayent les bêtes et les enfants. Elles ont pourtant très froid. Il faudrait pouvoir les réchauffer.
Parfois la nuit rayonne de leur porcelaine blanche. Leurs joues sont gourmandes et leur bouche sont le seul espace pur. Leurs langes restent aux aguets derrière l’ombre des rideaux tirés sur les terres qui comblent la vallée. La lumière passe entre leurs épaules et sous leur cortège de dentelle qui les sort de l’état de statue. L’intérieur de leurs draps est leur seule miroir. L’hiver, elles se lèvent à cinq heures, à peine vêtues elles vont ramasser du bois mort. Elles pourraient alors mourir de la pitié qu’elles éprouvent pour elles-mêmes.
Parfois pourtant elles sont doublées de satin blanc. Pesant sur l’ombre leur tête à reflet d’or donne au lait du jour la forme d’un œuf prêt à éclore. L’espace se fait châsse pour contenir leur désir sans visage et leurs yeux sans secrets. Elles ont aussi le rythme lourd d'un érotisme ouvert sain et sauf comme celui des héroïnes de Sade. En les regardant notre bouche est le con qu'elles dénudent un d'un sourire qui libère l’orifice
L’épaisseur sexuelle est le vide. Elles divisent le désir pour une autre caresse, une autre manucure. C'est pourquoi, afin de les créer Bellmer, joint l’étroitesse à l’aigu, le vice et la vertu. Chez lui les hommes sont réduits à un truc qui pend et à leur nudité de voyeur qui rend leur regard impossible. L’homme se coince dans le drain des lignes si bien que sa jouissance par procuration devient une affliction cyclique. Dans le raideur de sa hâte son être est châtré. Et Bellmer qui de fait souligne l’inter-dit assure que plus que le mensonge l’angoisse intériorise la manipulation lorsque ses poupées enfourchent le potiron.
Les poupées de Bellmer sont semblables à leur créateur : elles rêvent de faire l’amour simultanément de toutes les manières à la fois, en haut et en bas, à l’envers et à l’endroit. Avec elles le regard devient sexe et le sexe regard, sexe voyeur et voyant, phallus ému et ouvert, vulve revolver. Au recul de leur corps couché en chien de fusil il faut adjoindre les agenouillements cinétiques de nos fantasmes. Masculin et féminin deviennent interchangeables en une telle anatomie de l’amour Glande et vulve sont dans la même prise pour une alchimie mentale.
Leurs doigts, leurs mains, leurs bras, leurs jambes sont sexes et vagins : ils deviennent les seuls visages (ou presque) qui se répètent dans les dessins de Bellmer. En en soulignant les bords l'artiste entraîne une simulation vaginale. D'où son culte des images qui selon lui "enrichissent ma masturbation". Leur éloignement renforce leur attrait. Dans leur immobilité l'artiste ne cesse de titiller leur équilibre, leur souplesse. Et il n'hésite pas parfois à leur greffer une verge pour pouvoir la branler. Souvenons nous qu'il ajoutait "Si j’étais femme je verrai d’une autre manière ton sexe auquel je pense trop". Mais rêva d'un Sade fantasmé : celui qui avec la femme est resté enfermé trente années.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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