Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Félix Hemme

Félix Hemme

« Peintre figuratif, très attaché à la narration -que je souhaite la plus didactique possible- je peins désormais à l'huile. J'aime à sonder et à retranscrire, via une histoire à regarder, les états d'âme et les sentiments ... Avec l'huilej'aime travailler "dans le frais" et sur l'instant, l'acte de peindre et la touche sont du coup plus spontanées, je peins relativement vite en 3 ou 4 jours pour une toile, même si la maturation et la préparation de la toile et de ma palette, elles, sont bien plus longue.» (Félix Hemme.)

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FELIX HEMME : DEVISAGEMENT DE L'IDENTITE

par Jean-Paul Gavard-Perret





Il existe, au sein de l'art du portrait diverses logiques. La plus passionnante est celle que cultive - après un long apprentissage ou plutôt une longue maturation - Félix Hemme.

Le peintre est capable de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais d'incorporation à travers une expérimentation du trait et de la couleur afin de créer une carnation particulière du visage mais encore plus généralement du corps. L'artiste a compris, à travers ses études du corps et à travers l'histoire de la peinture, toutes les ambiguïtés de la logique anthropomorphique de l'art occidental. Hemme propose ainsi une opération, une ouverture. Son installation à La Réunion n'est pas circonstancielle dans son évolution, il trouve là un retour à une vérité un peu comme Gauguin l'avait connu par son départ aux îles.

En parcourant les œuvres majeures de la re-présentation du visage et du corps, tout en se frottant à un art plus "primitif",immédiat, il découvre depuis quelques années une montée en puissance qui lui permet de ruser avec la "réalité" du corps afin de la pousser plus loin en rusant avec elle. Félix Hemme se met en quête d'identité en s'arrachent à la fixité du visage et du cœur pour plonger vers l'opacité révélée de son règne énigmatique.

Le peintre s'est frayé un chemin comme en dedans de la chair par effet de surface en de longues vibrations de couleurs et de lumière. Soudain le dedans laisse monter la trace et l'ajour d'une existence prisonnière par l'éclat diffracté de celle-là sur la peau. Il cherche à combler le regard et la curiosité des images par le gonflement progressif de leur vibration.

L'être (souvent féminin) semble étrangement s'appuyer sur l'éclat des couleurs rehaussées par l'empreinte du noir et du blanc. Celle-ci crée une multitude fractionnée ou le balbutiement d'une ombre à la recherche du corps dont elle émane afin de provoquer la reprise d'un "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je suis".

Félix Hemme remet en cause la question de l'identité par un travail de fond à travers les "occurrences" qu'il ouvre. D'une forme de classicisme, le visage à la fois "s'envisage" et se "dévisage". On est loin de la notion de "cliché" tant l'artiste dépasse l'apparence, sans pour autant renier sinon une certaine froideur du moins un certain mystère. Celui-ci perturbe notre regard et ses habitudes de reconnaissance.

Travaillant longtemps ses toiles l'artiste souligne des gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en ses féeries glacées mais sensuelles. On passe de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il faut donc savoir contempler ses oeuvres comme un appel intense à une traversée. Elle offre non seulement un profil particulier au corps mais aussi au temps. Un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé de la peinture.

La peinture n'est plus métaphore ou reproduction mais la spécification de l'être sans pour autant que celui-là ne représente une simple thématique. C'est pourquoi la définition de la représentation du visage ou du corps, comme "création absolue par perte de contact avec la vie" de Michel Camus dans "Le feu secret du silence", n'est pas à refuser. A condition que l'on entende comme Félix Hemme le comprend : "abîmer" l'apparence afin de l'approfondir. S'y révèle des schèmes élémentaires fomentés avec autant de délicatesse que d'impertinence.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.