Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Héraud


Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!
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JEAN-PAUL HERAUD : SOUFFRE, CORBEAU, CENTAURE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Viandes pour la route
Technique mixte sur bois 150 x 100 x 2 cm


L’œuvre de Jean-Paul Héraud part d’un principe cher à Bataille : « Tout le monde a conscience que la vie est parodique et qu'il manque une interprétation ». Dès lors pour cette interprétation pas besoin de tenter de reproduire du réel. Ce qu’il faut est de l’épurer afin que par des formes primitives soit proposée la capacité du lieu à redevenir humain. Le créateur y parvient  à travers des poussières de lumière, des haleines de charbons qui viennent s'inscrire en faux contre les espaces d'ombre. Noir contre noir en quelque sorte sous formes de taches animées qui se dessinent et semblent flotter dans l'air.

L’œuvre devient à travers l'ombre une apparition de la lumière. En son aire elle nous absorbe, nous digère. Ce qu’on pourrait appeler fantôme est de fait une image qui trouve son atmosphère particulière. En changeant le lieu du réel Héraud déplace ses symptômes dans la totalité de traces noires sur blanc. Sur ce blanc « mental » il y a bien plus que le déchet, le reste ou la déshérence. On peut parler autant de contour que de plein en ce que l’artiste fait sourdre face au silence. Et ce depuis les années 1970.  Depuis ses premiers travaux sur papiers enregistrés d’encéphalogrammes (série « Tracé Raymonde Jarry »  1982), jusqu’à ses toutes dernières réalisations ( séries des « Lés » 1999/2000 et des « Beignets » 2001/2002  ou encore ses lavis pour « Le Centaure » de Maurice de Guérin aux éditions du trident Neuf. Toutes ses recherches  interrogent autant le format d’une œuvre que sa matière et les espaces d’exposition ou d’édition.

Né en 1943 en Dordogne, l’artiste vit près de Saint-Gaudens dans la discrétion et presque en ascète. S’il expose peu son œuvre reste capitale. Son geste essentiel  aussi. « La main est le lien entre la vie et la mort » dit-il. Sa peinture garde toujours un lien entre les deux. Et l’artiste de préciser encore : « Il me semble que j’ai dû commencer à peindre à une époque lointaine, dans mon enfance quand un jour je suis allé au musée des Eysies et où j’ai lu ce papier près d’un crâne ou quelques restes d’un squelette ». A partir de cette scène picturale primitive l’œuvre de l’artiste entretient des rapports étroits avec le dedans, le dessous, la nuit, les soubassements voire les catacombes. D’où sa fameuse boutade : « pour bien peindre il faut avoir de bonnes chaussures ». C’est en effet le meilleur moyen comme dirait le poète Bernard Noël lui-même de « marcher dans la peinture »

Tout Jean-Paul Héraud est là. Ses œuvres sont nourries du corps et de sa peau. Semblable au fameux artiste de Greenaway dans le « Pillow Book »  l’artiste avoue que «  la peau, c’est le signe du corps et aussi de la surface à peindre. Rien qu’une surface ténue, et me débrouiller avec ça ; avec désir, avec refus ». Pour cela il n’a pas hésité à choisir tout type de matériaux même ceux qui n’en sont pas et même les "pires" :  bouses de vache et du sang de bœuf. Comme il le précise à Bernard Noël il s’agit moins de faire de la peinture « qu’une façon de la mettre au trou, dans l’épandage ». Il n’empêche que ses épandages nourrissent de fibres et non de graisses ou de merde les champs de l’art du temps. Il y a donc bien dans sa peinture du souffre, du corbeau mais aussi du centaure.

Une telle peinture ne refuse ni l’image, ni la technique. Elle montre le geste de peindre, sa trace, des formes. Ces dernières n’ont rien de symboliques. Elles sont les messagères de l’invisible et une manière de dire le corps et tout son poids de viande à travers des gestes sismiques. Elles sont aussi la part de feu et donc de l’alchimiste. Sa peinture reste donc un corps. Celui-ci, avant de  présenter le miroir dans lequel on verrait quelqu’un, accorde la contemplation d'un pur langage.Plis sur plis, crêtes par crêtes, l’artiste nous glisse entre de beaux draps ou d’étranges linceuls.  La lumière noire d’une nuit étrange vient y trahir le jour. Pour disparaître dedans. Par poussée, ivresse, semences diverses, semonce et éclairs noirs et fixes. L’art est donc non-lieu et trajet jusqu'à ce que l'horizon mortel rameute le désert. Se retirant dans son silence abondant, tombant de si loin comme une eau  froide on sera peut-être bien dedans. Le corps. La peinture. Les deux comme une tombe. Mais pour leur résurrection.  Et la nôtre.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.