Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Hergé

Mirondella
galerie d’art en ligne

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Exposition permanente

Expositions thématiques

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DVD
Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

Une série documentaire pour comprendre l'histoire des techniques de la peinture par Alain Jaubert, auteur de Palettes. Mettant à profit toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, la série Lignes formes couleurs revendique une approche encyclopédique de l'histoire des techniques de la peinture. Chacun des films de Marie-José et Alain Jaubert explore les plus grands chefs-d'oeuvre de la peinture sous des angles méconnus. L'occasion de regarder autrement de célèbres tableaux de maîtres analysés dans leurs moindres détails.

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La Mariee était en Rouge
de J-P Gavard-Perret

gavart-perret : la mariée était en rouge

Si toutes les veuves ne sont pas joyeuses, elles ne sont pas forcément tristes pour autant. Parmi elles, une s’était mariée en rouge : elle déplace les états d’âmes par le miracle de son écriture. Le pourpre lui va donc comme un gant. Pas n’importe quel pourpre : celui du sang. Quand elle écrit il faut lui répondre d’une même encre, attendre que cela passe et voir ce qui en coule. C’est en le découvrant que l’on reprend conscience. On ne retire plus le corps de l’écriture : on l’accepte même si le sexe en reste l’énigme suprême. Cela dessine un bord d’ombre, un duvet si fin qu’il tombe en fragments. Mais demeurent l’interstice, le passage. Ils ouvrent à une étrange intimité. On s’y laisse emporter.

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AU COMMENCEMENT LES IMAGES : LA NOSTALGIE HERGÉ

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 


Flash Back pour voir si la nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Surprise : Tintin n'a pas bougé. En retrouvant ses albums on comprend pourquoi Hergé  peut-être considéré comme un maître à mal penser qui fait aimer les images, les merveilleuses images. Plus que par les bulles et les histoires, ce qui fascine dans l'œuvre reste le graphisme. On a tout écrit à son sujet, on s'est gaussé de sa prétendue mièvrerie graphique et de son manque d'engagement idéologique. On a oublié que Hergé a créé un monde faussement naïf et merveilleux (cf. son chef d'œuvre : Tintin au Tibet) dans lequel sont exclus la vulgarité, la mondanité. L'univers du créateur reste un monde fantastique qui exclut toute sensiblerie et dont le héros majeur qu'on dit "boy-scout" est doté d'une qualité oubliée trop souvent : peu tourné vers lui-même, Tintin est constamment curieux, attentif aux autres avec bonne volonté, avec juste parfois une pointe de cynisme, mais pas plus gros qu'une pointe d'ail, juste pour donner goût à la vie.

En aucuns cas mystiques ou religieux, formidablement travailleurs et souvent colériques, les personnages de Hergé ont su éviter le phénomène de caractérisation psychologique hérité de l'ère classique et de sa vision des êtres  - Molière en tête avec ses avares, atrabilaires, malades imaginaires, précieuses ridicules et autres faux dévots -  pour faire pénétrer un monde totalement post-moderne où de telles "caricaturisations" n'ont plus lieu, ne représentent plus rien. Exit la psychologie et même, suprême hérésie, la psychanalyse. A ce titre Hergé est bien le précurseur, l'anticipateur du Pop Art même s'il a toujours trop possédé le sens de la mesure et a refusé d'ête hissé à la hauteur d'un maître de la peinture. Il aurait pourtant beaucoup à apprendre à un bon nombre d'artites. Rares sont ceux qui savent non seulement plaire mais se faire aimer des vieillards de 7 ans aux jeunes de 77 ans (Il faudra sans doute réfléchir un jour sur l'importance du chiffre 7 dans l'œuvre du méphistophélique dessinateur…).

Replonger dans les albums de Tintin ne se limite pas à faire un retour vers notre passé c'est comprendre l'art d'aujourd'hui et son futur. Comprendre comment à travers ses explorateurs et ses savants à demi-fou , Hergé créa un monde de la perfection de plus en plus humanisé au fil des albums mais sans la moindre condescendance à la moralisation. Et s'il n'est pas rare de voir que ceux (aussi) qui n'aiment pas la B.D. aiment Tintin. Il existe à ce goût une raison profonde. Sans le savoir, ces lecteurs plus qu'occasionnel de B.D. discernent inconsciemment dans l'œuvre  une complexité et une multiplicité cachées sous l'aspect faussement "clean" du graphisme et des couleurs. A ce titre avec Marcel Stal, ancien directeur de la Galerie Carrefour de Bruxelles, on peut estimer que le mal aimé "Les bijoux de la Castafiore" est une album "extrêmement riche philosophiquement et poétiquement".

Certes Hergé est à l'inverse des ces "irréguliers" dont la Belgique garde le secret et dont un Verheggen (digne héritier pourtant d'Hergé) est un exemple parfait. Proche d'un Magritte, l'auteur de B.D. cacha sous son côté "propre sur soi"  toutes ses angoisses, ses doutes, ses incertitudes. Il préféra les métamorphoser en rêveries fantastiques. sans frime, sans effets spéciaux ou spécieux. A sa manière il transgressa les interdits et les tabous. Mais toujours de manière "soft" : que ce soit au sujet de la langue qu'il détourna (à travers les jurons d'Haddock ou les répétitions à la Michaux des Dupont et de Dupond) ou même d'un horizon trouble voisin de l'homosexualité qui put prendre divers détours (ne serait-ce qu'à travers les trois personnages précédemment cités). En tentant d'exorciser ses hantises, le créateur belge exorcisa les nôtres par le gag visuel. Tout chez lui est à l'image, fait image même l'écriture et ses onomatopées.

Hergé est certes coloriste, dialoguiste, dramaturge mais il demeure avant tout peintre (dessinateur et cadreur). L'image parle et bouge chez lui comme chez bien peu d'artistes. Sa puissance tient justement à sa feinte de fidélité au réel et à sa discrétion picturale qui permettent de géniales transpositions et variations. Et si Hergé avait eu derrière lui la puissance de feu de l'industrie américaine de l'"entertainment", Mickey n'aurait guère pesé lourd devant Tintin. Le dessinateur est donc  un maître du signe. Pierre Steckx a pu risquer à son sujet propos une association osée - mais juste - avec Miro et Holbein. Certes association n'est pas raison, toutefrois il existe chez Hergé du Miro : pour la magie, la fantasmagorie, le génie de sa simplification, de l'invention graphique à la fois totalement mature et puérile. De Holbein il a hérité de la science du trait, du contour, de l'art à la fois de la ressemblance et de la froideur, bref de l'essentiel.

En réconciliant un ancien et un moderne, loin de toute psychologisation ou sentimentalisme, l'auteur a créé un lien entre le cartoon et la peinture. Côté Bandes Dessinés seul un Crumb (mais sur un registre bien différent) peut lui être comparé. Et s'il faut à tout prix rapprocher l'artiste belge d'autres noms ce sont plus ceux de peintres que de ses collègues en B.D. même si son langage reste décalé par rapport aux leurs (on pense à Alechinsky, Wijckaert mais aussi Franck Stella, et Poliakoff surtout dont il fut le collectionneur).

On  a fait à Hergé plusieurs procès en sorcellerie au nom d'une prétendue morale sociale. Or la force de son œuvre tient justement non à son immoralité mais son amoralité. Pas plus qu'il ne "psychologise", Hergé ne juge au sein même de dramatisation faite pourtant de bons et de méchants. Mais n'oublions jamais d'où viennent par exemple les Haddock et les Dupont : ils sont à l'origine des pensionnaires plus que douteux de l'officine hergienne. Inconsciemment tous les lecteurs ou les regardeurs des albums ont compris que le créateur dessinait trop bien afin de penser plus mal. Il reste l'exemple même de la liberté esthétique et éthique.

C'est pour cela qu'on aime ses albums et non pour leur gentillesse. On les aime parce que Lampion est le parangon des "fouteurs de merde", suivi de peu par la Castafiore sorte de Dalida plongée dans un univers qui pouvait tenir, à images couvertes, de la "gay pride" avant la lettre. Et peu importe les sources de tous ses personnages. Laissons cela aux exégètes. Conservons le plaisir et le rire qui nous emportent en avalanche avant que celle-ci se matérialise dans les planches sublime de"Tintin au Tibet" où elle devient un étouffant rêve blanc. Cette avalanche  fut la matière même des cauchemars de l'auteur à l'époque la plus noire de sa vie et dont il sortit par travail de création.

Tintin  peut donc tenir lieu  des fameuses taches de Rorschach (plaisir en plus). N'avons nous pas appris grâce à Hergé à nous lire, nous découvrir, nous voir ? N'avons-nous pas senti non seulement en Tintin et ses acolytes mais dans leur langage et leurs re-présentations des sortes de doubles monstrueux bien plus qu'ils n'y paraissait de ce que nous portions en nous ? Ce fut le génie d'Hergé de leur donner traces et couleurs. Jamais il ne fut le culottier de l'être comme il y eut un culottier du Pape. Il sut créer la plus géniale extase : le rire propre à faire surgir sans qu'on le sache les ondes de nos angoisses voire de nos refoulements. Tintin devint le maître de notre indiscipline; c'est pourquoi (à l'insu de nos maîtres qui n'y virent que du feu aquarellisé) il nous a tant plu et il nous plait encore. Il y a là comme disait un poète belge "de quoi faire bouillir notre vin".

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.