Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Hermann

Artistes : 1001 conseils
pour mieux vendre vos oeuvres
de Céline Bogaert

Produire un travail artistique de qualité ne suffit pas pour en vivre. Vendre son art est un véritable métier et les démarches à accomplir sont nombreuses. Il faut notamment : se faire connaître, trouver des financements, des partenaires, des clients, les fidéliser, choisir une structure juridique, établir les déclarations légales, gérer ses ventes.
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LE MONDE PARADOXAL DE CLAUDE HERMANN

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Claude Hermann Un combat spatial au XVIe siècle, 2010
Courtoisie Art & Public, Geneva
claude hermann Claude Hermann aime peu parler de ses dessins et encore moins de l’art . Il préfère cultiver le mystère et dit avoir « monté des affaires et collectionné les ennuis et les disputes ». Il ose parfois une anecdote. Celle-ci par exemple raconté un soir d’hiver à un de ses amis intimes. Après avoir  vendu des cannes à pêche à Vladivostok l’artiste se retrouve un jour à Genève devant la gare de Cornavin en pyjama… Il avait pris un somnifère avant le lac Baïkal. Ses affaires ayant été volées entre Irkoutsk et Genève il est dans  son appareil nocturne avec papiers et  billet de train qu’il avait eu la bonne idée de cacher dans son slip. Quant à l’art, pas de traces : « A vrai dire, j’ai de la peine avec ce milieu, j’aurais préféré être respecté pour mon sens du commerce et être un bon père de famille, placer un bel essai entre les poteaux anglais. Le Rugby est un art majeur ». Pas l’art. Et l’artiste de préciser : « Je laisse cela aux amateurs. Il y a trop d’artistes: clowns, funambules, cracheurs de feu, photographes de nu, danseurs dévêtus ou hip-hop, tagueurs, artistes culinaires, gens de théâtre, illustrateurs. Désormais chaque bled a sa Maison de la Culture. Disneyland contraste avec le vide des musées. Une fusée filant vers la lune, une bombe atomique, me semblent plus dignes d’intérêt que toutes ces agitations artistiques ».
Claude Hermann est-il pour autant misanthrope et désabusé ? Misanthrope : un peu. L’artiste vit retiré loin du monde dans un village perdu de Savoie, au milieu du (beau) massif des Bauges. Son monde semble hors du monde et du temps. Désabusé : pas vraiment. Pour preuve ses nombreuses acticités nettement péri artistiques. Plutôt que de cultiver le dessin il  tente l’élevage de rats de laboratoire. Mais  un hic surgit ! « j’avais négligé mon côté sentimental. Je fus vite débordé par des hordes de rongeurs. Je leur abandonnai ma maison » dit-il. Avec l’élevage de lapins ce ne fut guère mieux. Le cours de leur viande s’effondra. Il les stocka mais cela devint impossible. Il dut les lâcher dans la campagne où ils semèrent la terreur. D’où son constat : « mes entreprises non seulement confirmaient ma médiocrité mais me faisaient négliger aussi ma famille ».

L’artiste a beau trouver tout dérisoire et ridicule, il a beau se dire sans désir en affirmant qu’il aimerait « mériter le port de la barbe et arborer une robe de bure » son travail perdure dans un monde qui sans doute n’est pas fait pour lui et en conséquence le déprime : « A chaque jour sa fête. On n’a plus le droit à l’ennui. Enfant je passais des journées à m’emmerder, à imaginer la dérive des continents sur mon petit globe terrestre à rêver de l’Empire français en rose sur les cartes scolaires. Il n’y a plus de rêve, les artistes sont des menteurs ». Les artistes en général oui . Mais Hermann, non. En dépit de sa sinistrose celui qui « se suicide souvent mais dont les suicides sont de vrais désastres » lutte contre ce que Beckett nomma la « Catastrophe ». Et celle de l’art n’échappe pas à la règle générale, elle est patente : « Gislebertus est le seul sculpteur de l’époque romane dont on a retenu le nom. Il n’est peut-être pas pour autant le meilleur artiste de son temps ». Pas question donc de sacrifier aux miracles de la notoriété et de la télévision même s’il y est passé un jour ,  à Genève, lors d’une manifestation d’espagnols. Et l’artiste de raconter : « Un des types en tête du cortège souhaitant se moucher me passa la hampe de sa banderole. Mes parents me virent ainsi aux actualités en tête de la foule, brandissant « A mort Franco ».
Pour autant l’artiste n’est pas cynique. Une croûte découverte chez un brocanteur ou dans un musée de seconde zone peut le remplir d’émotions. D’aucuns diraint que c’est trop peu. Mais Hermann explique ce choix par « la bande ». Il se dit infréquentable et marchand de son travail afin de pouvoir subsister : « Quoi que l’on dise, on en revient toujours à ce problème : sans argent, point de bonheur. Il y aura toujours quelqu’un qui te fera payer le droit de respirer ou de boire un verre d’eau ». Reste donc le travail, le dessin. Ce n’est d’ailleurs – à la fois pour le plus grand malheur et bonheur de l’artiste - pas une passion mais bien plus. Ce travail lui est consubstantiel. Il n’y peut rien même si comme Beckett déjà cité il n’irait pas jusqu'à affirmer « bon qu’à ça ». On ajouterait afin de rester dans sa veine : mais presque…. Qu’une fois une œuvre terminée et un petit moment de bonheur passé que les doutes l’assaillent n’y change rien. Toutefois la surprise de l’artiste lorsqu’il affirme « Je suis toujours étonné et honoré qu’on puisse reconnaître mon travail » paraît peu compréhensible : Hermann reste un artiste rarissime.
Dans, par exemple « Un combat spatial au XVIe siècle » (2010) fait de dessin, collage, cornes et boîte en plexiglas émerge une « vérité » , une liberté de langage plastique éloignées des critères artistiques. De charismatiques marchands d’art ( comme Pierre Huber) ne s’y sont pas trompés. Ils ont su reconnaître en Hermann un créateur d’exception. En dépit de sa misanthropie (en partie jouée) l’artiste est exposé dans les galeries les plus renommées. Car son œuvre a de quoi surprendre, inquiéter et fasciner. Elle se tient à l’écart des mouvement de la scène artistique post-moderne. Le créateur ne se sent en rien concerné par les problèmes posés dans l’art contemporain. Il préfère  offrir une réflexion sur les actes simples parfois anecdotiques de la vie normale mais profondément liée au temps dont son travail devient une sorte de métaphore. L’œuvre est difficilement descriptible tant son éventail est large. Mais de « Robinson Crusoë » ou « Suzanne et les vieillards » émergent une tendresse, une poésie fine et onirique qui déplacent les lignes dans une vision aussi intime que pudique. Cultivant un goût prononcé pour la miniature, Claude Hermann crée le plus souvent de petits formats bourrés d’ironie, d’humour, de rêves et de jeux (parfois guerriers). Ils s’opposent autant à l’abstraction, à la figuration libre, qu’à l’expressionnisme et bien sûr aux installations, cette plaie post-moderne. L’artiste préfère la discipline, la rigueur et une forme de préciosité très alambiquée.

Son atelier se limite à une chambre toute sombre, à une petite table de travail devant une fenêtre occultée par des rideaux noirs. Une collection de plumes sont toujours prêtes à être utilisées pour dessiner un monde qui n’appartient qu’à lui et qui demeure un des plus fascinants qui soient. On s’y perd . Surgit un univers antérieur qui mixe (entre autres) l’enluminure et l’icône. Jouant d’emprunts à diverses cultures esthétiques l’artiste crée un kaléidoscope onirique dans lequel dériver reste avant tout un ravissement voire une véritable ivresse. Le propos plastique n’est pas de faire lever du fantasme mais de provoquer une réflexion sur quelques  types de représentations.  Dans cette traversée chaque portrait porte le message d'un en-dessous exaspéré et désigne une zone liminale qui recoupe l'encore et le déjà. Par effet de dispersion apparente entre les tableaux  émanent des présences disloquées, déplacées, séparées. Chaque oeuvre a son style, ses coutures, ses coulées mais cela n’empêche en rien – au contraire - l’apparition d’un langage cohérent et inédit.
Dans la nécessaire perte d'équilibre des effets kaléidoscopiques se crée tout un éventail de scènes et de portraits transhistoriques. Ils créent à la fois le vertige mais aussi la lucidité sur notre temps par effet d’éloignement. Celui-ci crée donc le jeu d’une étrange proximité où se cachent des blessures et des beautés. Tout semble en attente d’être reconnu autrement. A savoir en une sorte de rêve de la réalité. puisque l’artiste laisse voir d’autres “ vérités ”. Il fait parler le monde d’une manière différente. Tension et abandon, réalité et rêve deviennent indissociables. Claude Hermann s’y atèle corps et âme car il ne triche pas. Il est de son monde, son monde est en lui et il l’exprime sans aucune concession et compromis et c’est pourquoi il ignore superbement le monde artistique qui l’entoure et qui se contente de décorer. Restent chez l’artiste le tourbillon de l’imaginaire, ses chorégraphies, ses pitreries, sa gravité aussi et son secret. Apprivoisant en apparence les sujets les plus graves avec un manque de sérieux il crée une œuvre irréductible et qui ne ressemble à aucune autre. Il invente sa mythologie pour confronter les drames du monde à son idéal d'ordre, d'harmonie. L’authenticité d’une telle approche représente une des rares certitudes dans un contexte de mise en doute généralisée et de production artistique souvent douteuse. On comprend que les grands amateurs d’art recherchent une œuvre qui loin de toute surenchère et de pose ne triche jamais et touche ainsi à l’incommensurable dans l’infiniment petit.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.