Artistes de référence

Eva Hesse


100 Plus beaux musées du monde
Les trésors de l'humanité à travers les cinq continents
de Hans-Joachim Neubert et Winfried Maass

Tout musée est l'image d'une culture et d'une histoire. Qu'il abrite les œuvres d'une multitude d'artistes ou d'un seul, qu'il se concentre sur un mouvement artistique ou sur les chefs-d'œuvre d'une période historique, il reflète par-dessus tout l'image qu'une culture a d'elle-même et de son environnement. Ce livre vous entraîne à la découverte des 100 musées les plus passionnants du monde. Leurs collections les placent parmi les institutions les plus importantes de notre culture contemporaine.

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EVA HESSE  : FORME ET INFORME
par Jean-Paul Gavard-Perret

eva hesseL'artiste américaine Eva Hesse - comme souvent ceux qui meurent jeunes - est devenue, dans l'histoire de l'art un véritable mythe. D'où la difficulté, mais aussi la nécessité, de dresser d'elle un portrait qui ne cède pas à la fascination. Le fait qu'elle ait produit ses pièces les plus importantes dans la seconde moitié des années 1960, période clé s'il en fut pour l'art contemporain, ajoute à la complexité d'une position atypique tant par la brièveté de sa carrière que par son irréductibilité aux diverses tendances qui s'affirmèrent alors. Morte d’une tumeur au cerveau en 1970 à l’âge de 34 ans Eva Hesse fait partie des minimalistes les plus importants. Découverte très tôt elle fut la première artiste femme exposée à la Allan Stone Gallery de New-York en 1963. Elle fut ensuite exposée à la Fishbach Gallery et au Jewish Museum avec ses pairs masculins Robert Smithson, Keith Sonnier, Richard Serra et Bob Ryman.
Pendant 10 années prolifiques elle multiplie les expérimentations entre le dessin, la peinture et la sculpture. Elle produit des œuvres abstraites à l’encre et au crayon selon des séquences rythmique dans diverses séries, elle inclut aussi des gouaches et des aquarelles qui rappellent parfois l’expressionnisme abstrait de Adolph Gottlieb. Elle travaille avant tout des matières molles. Une de ses œuvres les plus sombres. “Metronomic Irregularity” est constituées de 3 sculptures de métal sur bois connectées par des lignes de coton horizontales manière d’inscrire la primauté du mou sur le dur

L’artiste est née en 1936 à Hambourg dans une famille d'origine juive. Son père était avocat. Dès 1938, la famille fuit l’Allemagne fuir pour échapper aux nazis, d'abord à Amsterdam dans une famille catholique, puis à Londres et à New York en 1939. Arrivé aux USA son père dut arrêter sa profession d’avocat criminaliste pour devenir courtier d’assurance, il divorça et se remaria pendant l’adolescence de sa fille. Quant à sa mère, maniaco-dépressive elle se suicide après son divorce. Tout le travail de l’artiste reste implicitement influencé par son histoire familiale.  Mais Eva Hesse est tout autant inspirée au cours de ses études d’arts plastiques par les images de de Kooning, des sculptures “molles” de Claus Oldenburg, par le sérialisme de Sol Lewitt et de Yayoi Kusama ainsi que par l’humour érotique de Lucas Samaras.

A la jonction de l'Art Minimal, l'Anti-Form l’artiste crée des formes souples et molles faites de feutre, de caoutchouc et de  latex.  Mais très vite la ficelle, la corde, le lambeau deviennent la matière même et le vocabulaire de l’artiste. Elle les utilise sous diverses constructions. Son travail est caractérisé aussi par l'installation dans l'espace de pièces dont les formes et les qualités matérielles sont apparentées à celles de sécrétions organiques évoquant l'esprit surréaliste de Matta, de Tanguy ou de Meret Oppenheim. Mais Eva Hesse a su convertir cet héritage dans un ensemble de propositions dont les éléments sont structurés en séries. Dans son travail la fabrication manuelle est prioritaire. Sa dernière œuvre " Right After " (1969) est un enchevêtrement de fils de fils de verre qui se développe dans l'espace et exploite les irrégularités et les aléas formels inhérents à l'installation comme source d'une organisation spatiale.

Pour l'artiste, « le chaos peut être aussi structuré que le non-chaos ». Toutes ses sculptures en conséquence contestent le caractère solide et durable de l’art aux volumes orthogonaux, aux contours découpés et aux matières rigides. Elle leur oppose une sculpture littéralement souple, parfois à la limite du périssable. Elle reste à ce titre une pionnière de l’art qu’on nomme « déceptif ». Dans le sillage de Georges Bataille qui, au début des années 30, avait défendu la notion d’informe et dont le pouvoir de rébellion s’inscrivait contre la volonté d’imposer un ordre aux choses Eva Hesse fait une critique de la sculpture occidentale. Selon l’artiste celle-là a toujours soumis la matière à un ordre qui lui est extérieur, sans jamais la laisser s’organiser elle-même. L’artiste refuse donc tout moulage et  toute élaboration d’une forme plaquée de l’extérieur. Elle propose au contraire de valoriser la matière, de la montrer pour ce qu’elle est. De profiter de ses imperfections, et même de suivre sa tendance à l’entropie tout en pérennisant l’éphémère.

C’est là toute la force et l’ambiguïté de l’œuvre. Elle reste toujours un sujet de discussions et de controverses. Ses  « Small Pieces Related to Inside I and II », son « Contingent » ou encore ses « Not yet (Nine Nets) » demeurent considérées comme des images d’une féminité issue des profondeurs et souvent (comme « Nine Nets ») à forte résonances sexuelles. Leurs substances molles et pendantes rappellent seins  ou vagins où se balancent parfois des ficelles qui évoquent des cordons ombilicaux, des écoulements de lait ou d’autres secrétions intimes Profondément ambivalente l’œuvre de l’artiste reste sans frontières précisément déterminées. Les formes qui s’y déploient dans l’espace, la complicité qu’elle établit avec la pesanteur, les matériaux souples libèrent d’un certain nombre de contraintes encore en vigueur dans l’époque de leurs créations.  Apparaissent aussi des interrogations majeures sur les composants matériels de l’art. Elles ont amené Eva Hesse à pratiquer des expérimentations diverses  qui font d’elle une des artistes majeures de son temps. Elle a ouvert l’art à des apports déterminants. Dans ses sculptures se croise le compact et le disséminé, le dense et le fibreux, le lourd et le léger  afin d’établir des formes que finalement la gravité crée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.