Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Christian Jaccard

Traces, empreintes, noeuds, combustions, pliages, tressages, estampages, les thèmes récurrents de l’oeuvre de Christian Jaccard et sa méthode sont repérés et approfondis au long de ce volume qui retranscrit une trentaine d’entretiens avec l’artiste (tenus entre 1975 et 2008). Ces conversations sont échangées avec des personnalités, artistes ou critiques d’art comme Germain Viatte, François Mathey, Gérard-Georges Lemaire, Bernard Millet, Pierre Coulibeuf, Pierre-André Boutang, Bernard Muntaner, Mona Bessaa et Harry Bellet…

Christian Jaccard
Né en 1939 à Fontenay-sous-Bois, près de Paris. Vit et travaille à Paris. La première exposition personnelle de Christian Jaccard a lieu en 1962 à Paris. Son travail est associé aux recherches du mouvement Supports/Surfaces. Depuis la fin des années cinquante, Christian Jaccard expérimente diverses techniques et processus combinatoires pour effectuer des recherches sur la trace, l’empreinte, la marque. Dans un premier temps, de 1958 à 1962, il prend des empreintes d’arêtes et d’ossatures sur le sable et les transfère en lithographie (Ossature de poisson, 1962). Par la suite, il crée des « bricolages-assemblages », des Outils-échelles, et des boîtes, des coffrets, des caisses contenant ses Outils réalisés avec des ficelles, des cordes en lin, en chanvre, en jute, en sisal. Il utilise ces déchets de textures et les noue, les ligature ou les ficelle (Boîte bleue contenant 13 outils, 1972). Il prend des empreintes sur toile en encrant ces mêmes objets et les expose ensemble comme des Couples. À partir de 1973, il utilise le feu pour brûler ses toiles (Toile calcinée, 1973, et série des Pièces blanches brûlées) ou celles des autres (série des Anonymes calcinés), en faire des « reliques ». Il met encore à l’épreuve du feu des cuirs (ensemble des Trophées), des papiers. Dans les années 1980, il réalise de petites sculptures en or à partir de ses Outils faits de matériaux de rebut pour introduire un questionnement sur la valeur de l’oeuvre, « la qualité des choses ». Il crée des Outils armés en les couvrant de graphite (Couple d’objets armés, 1984-1986). À partir de 1986, il tresse des mèches sur des armatures de fer ou de PVC pour la série Concept supranodal, dont certaines pièces peuvent être monumentales (Édifice, concept supranodal, 1999) et développe notamment des processus de combustion plus radicaux pour créer d’autres brûlis.
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L’ACTION BURNING DE CHRISTIAN JACCARD : ETERNITE DE L’EPHEMERE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pièce blanche calcinée, 1984, Combustion on unframed canvas
287 x 190 cm / © 2010 Fundació Stämpfli.

Jaccard développe depuis des décennies la technique de la combustion en laissant fumée et flammes tracer sur la toile leurs empreintes et effluves picturales. Dynamiteur des conventions, le peintre affronte la toile et non seulement en ses effets de surface. Le support devient lui-même un élément dynamique de déconstruction (à tous les sens du terme) et de reconstruction. Posant parfois ses immenses toiles composées au gel thermique à même le sol il crée un questionnement et un dialogue avec d’autres œuvres. D’où l’importance chez lui de la notion même de « conversations ». Il a par exemple proposé la confrontation de deux de ses toiles avec un tableau de George Hendrik pour un hymen a priori improbable entre deux siècles et deux techniques. Sont mis ainsi en évidence tant le processus d’ignition que de l’érosion prouvant par que l’émergence créatrice n’a pas de fin et que l’art a toujours son avenir devant lui.
A la charnière de l’éphémère et de l’intemporalité Christian Jaccard ne cesse de jouer avec le feu et à tous les sens du terme.  Il sait combien il possède cette qualité unique que les forgerons et les fondeurs connaissent bien : celle  de pouvoir modifier la nature d’un matériau tout en laissant la chimie de la fusion et de l’infusion se jouer du désir de l’homme. Pour autant de ce jeu naît une œuvre au sens plein dans laquelle l’expression de l’aléatoire est aussi un processus physique provoqué. De plus et même si l'imposition des résidus d'une combustion sur un support représente une manière aléatoire et paradoxale de traduire, de cristalliser l'état d'un délitement, par son transfert sur une trame de soie puis sur un chromolux celle-ci perd son statut éphémère et sa duplication redevient comme l’écrit l’artiste « une forme de sédimentation, c'est à dire la transposition cavalière d'une trace originelle ».
L’important demeure les états des traces pulvérulentes, des formes soufflées puis laissées par les flammes issues du gel thermique. De telles empreintes conservent un caractère ambivalent  et se chargent de  la symbolique de la poussière. Pour Jaccard cette dernière est d’abord synonyme  de  « force créatrice » au même titre que la semence ou le pollen des fleurs. « Dans la Genèse, l'homme est dit formé de la poussière du sol et sa postérité comparée à la poussière » écrit l’artiste. Mais, d’autre part, cette poussière possède tout autant une valeur de mort et de fin : « Certains peuples couvraient de poussière leur crâne en signe de deuil et on fait allusion à la poussière de la mort » poursuit-il. L’aspect « noir » de la cendre est donc l’autre emblème des marques laissées par la combustion. Mais – sous forme de synthèse  de cette ambivalence- la suie cendrée est une materia prima qui absorbe la lumière sans la restituer vraiment. Elle évoque donc l'obscurité des origines, la grande nuit abyssale. Celle précède la nuit sexuelle. Mais elle incarne tout autant la terre fertile, le réceptacle qui prépare les germes de la vie.
Au travail du feu s’adjoint celui du détournement. A l’aide de peintures anonymes parfois des plus quelconques retrouvées dans quelques brocantes ou décharges, Jaccard  entreprend un travail de restauration puis de brûlures. Il permet de faire jaillir une imprévisible lumière que leurs créateurs anonymes ne soupçonnaient même pas. Par le trou qu’opère le feu dans la toile une libération se produit. Elle va encore plus loin lorsque l’artiste, quittant son atelier, s’empare de l’espace afin de créer ses tableaux éphémères en se confrontant à une friche industrielle ou à une ancienne mine. Ces «performances», ces « actions painting et burning » on pour objet de brûler les murs et édifices afin de solliciter chez le spectateur une véritable expérimentation de l’acte créateur dans un processus bien plus complexe qu’il n’y paraît.
En effet Jaccard agit toujours comme s’il voulait purifier le cœur de la peinture. Au fil du temps elle a été recouverte et empesée par les lois des normes et des techniques. L’artiste réinsère donc du ludique dans l’art sans pour autant estimer que l’art n’est pas sérieux Au contraire. C’est parce qu’il est pour Jaccard une activité suprême qu’il se doit d’en rouvrir le jeu par des gestes iconoclastes, primitifs, rupestres dont l’apparent non-sens cache une stratégie ambitieuse. La suie sombre des traces y devient voluptueuse et la calcination provoque d’étranges volutes. Elles inventent un nouveau clair-obscur et une vaporisation, une hantise de l’air..
Entre les volutes des fumées et « les merveilleux nuages » dont parlait Baudelaire une jonction se produit. Dans les deux cas la déformation incessante des éléments volatiles sollicite l’imaginaire par les perceptions aléatoires qu’elle produit. Elle laisse une place au hasard auquel l’artiste doit parfois se plier pour l’intégrer dans sa démarche. Car le feu n’est pas un complice qui se laisse dompter. Et si Jaccard s’est laissé porter par exemple vers l’œuvre « nuageuse »  de Hendrik c’est parce qu’il y avait là une confrontation avec ce qu’il cherche dans tout son travail. Ce qu’Hendrik fixe, Jaccard le laisse vacant pour regarder ailleurs et voir autrement ici-même, ici-bas, sans propension mystique.
Si mysticisme il y a c’est uniquement celui que produit la matière elle-même en ses effluves aussi telluriques qu’aériennes. Et si Jaccard insiste volontiers sur le rôle que joue les rêves sur sa pensée,  le créateur ne veut que les sublimer dans son alchimie particulière. Ce qui est recherché n’est pas une extase divine mais un plaisir physique. Toutefois la première n’est pas forcément absente. Parlant de ses tableaux éphémères l’artiste précise que leur  précarité « est à l'image de ma pensée fragile, dont les ombres légères et pulvérulentes me rappellent les faiblesses de la mémoire. Mais c'est aussi dans ce lieu consacré et hanté par le spectre du buisson ardent, l'autre métaphore désignant la brûlante révélation de la présence divine ».
La poussière chez lui n’est pas ce qu’elle est pour Parmiggiani à savoir « l’emblème métaphysique parfait pour nos temps de destructions majeures » comme l’affirme l’artiste italien. Elle n’a rien à voir non plus avec « l’élevage de la poussière » cher à Duchamp pour lequel cette matière devient une matière d’observation et de réflexion que comme processus à part entière de réflexion. Jaccard par la fumée ne radicalise pas l’absence jusqu’au néant : il ramène l’idée métaphysique à un face à face matériel, tactile que l’on peut entretenir avec un seul pan de mur qui d’une certaine manière peut symboliser l’infini. L’empreinte n’est pas une matière de fuir et elle doit être pensée au delà de toute métaphysique Elle oblige à penser la destruction en paradoxalement renonçant aux prétendues pureté du néant Devant de telles traces il est impossible d’affirmer qu’il n’y a plus rien : la survivances des cendres devient la sur-vivance de l’art qui lui-même réfute par essence et nature le néant.
Toutes les œuvres de l’artiste joue ainsi d’une transsubstantiation particulière. Elles sont la conséquence d’un lent et long travail de réflexion sur les principes même de la construction d’une œuvre. Traces, empreintes, noeuds, combustions, pliages, tressages, estampages sont des thèmes et des matières  récurrentes de l’œuvre. Le poids de la culture occidentale s'évanouit  pour retourner à un primitivisme mais aussi parfois à une autre complexité.  Par exemple Jaccard s’est confronté à l'univers japonais, son histoire, ses traditions. Il y a retrouvé la thématique des noeuds, la problématique du feu et le trinôme noir-rouge-blanc si central dans la pensée nippone. Preuve aussi que dans toute l’œuvre de Jaccard une spiritualité est malgré tout  en marche. En cela l’artiste se dégage de ceux auxquels ont l’a justement comparé dans les années 70 : Daniel Dezeuze et le group « Support-Surface ».
L’acte de créer, de « peindre » est pour lui autant furtif et nomade qu’extatique et exorbitant. La gestuelle des flammes se mêle à celle de l’artiste. De la sorte  la mobilité des énergies se conjugue, se juxtapose. C’est pourquoi les « performances » de Jaccard ne représentent en rien ce que l’on entend généralement par ce terme. C’est pourquoi aussi l’artiste se revendique non comme pyromane mais – et à juste titre – comme « pyronaute ». Il précise suite à cette dénomination sa démarche :  «  elle ne fait qu'accompagner l'achèvement de l'érection ignigène et sublime du sexe incandescent ». L’action-burning et son caractère éphémère inscrivent une éternité rupestre de l’empreinte. Elle tatoue le lieu de ses stigmates pour parfois le sortir de  l'opacité où il a été relégué. La « peinture » de Jaccard lui donne ainsi une densité nouvelle et une mémoire renouvelée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.