ENTRE ONIRISME ET REALITE : PORTRAIT DE L’ARTISTE EN SINGE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Jacques Monory, « Miroir, interviews », Editions Maeght, Paris, 2008 et « Roman Noir », Galerie Sonia Zannettacci, Genève, 2008.
Evocatrices de la folie quotidienne ou meurtrière les œuvres bleues (mais parfois roses) de Jacques Monory conjugue depuis 40 ans la reproduction fidèle du réel - notamment à travers des images traditionnelles et stéréotypées de la vie américaine - à toute une fantasmagorie onirique. Cette percussion opère une indéniable impression de malaise, un sentiment de fin du monde, comme si les choses, et surtout la lumière et le soleil, étaient soudain devenus fous. On se souvient par exemple d’un paysage pour une fois non « made in USA » mais « made in meddle East », un paysage égyptien avec sphinx et pyramides et comportant un texte comme « dactylographié » dans la toile. Il ’intitule « L’observateur et l’observé ». C’est à ce renversement ironique des rôles, exploité dans son ambiguïté, que nous convie le bel ensemble d’interview réunis sous le titre « Miroir » par Yoyo Maeght dans sa collection « Entretiens ». Le peintre explique par exemple comment à partit de photos en noir/blanc qu’il crée lui-même ou qu’il découpe dans le presse se construit des images jusqu’à son autoportrait en rose et bleu sous la facture d’un singe ce qui pour l’artiste (au delà de la dérision) symbolise son désir de s’approprier le monde par mimétisme tout en jouant comme une sorte d’avertissement, de clin d’œil complice au spectateur qui devrait l’empêcher de se laisser prendre au piège de l’apparence trompeuse des tableaux de Monory, à leur thématique insignifiante et parfois doucereuse ou à l’inverse parfois hyperviolente dans la manière des thrillers hollywoodiens.
Par le livre au titre pertinemment choisi, le lecteur se trouve d’ailleurs pris également dans ce jeu de reflets à travers un grand miroir d’angle qui lui renvoie son image, singe parmi les singes, observateur observé par lui-même. Et Monory explique aux singes que nous sommes et qui se veulent savants comment chez lui de nombreuses associations surgissent alors à l’esprit,et comment ses œuvres picturales mais aussi ses récits et fictions sont nés de ces rencontres hasardeuses. L’artiste rappelle aussi comment après quelques essais peu satisfaisants dans le domaine de l’abstraction, il s’est en effet proposé, au milieu des années soixante, d’utiliser la peinture, à l’instar du roman ou du film (genres qu’il pratique plutôt bien à l’occasion) voir du vidéo-art (dont il fut un précurseur anonyme), pour raconter des histoires mêlant à des éléments autobiographiques, à des obsessions personnelles, des emprunts à l’actualité tragique ou à la banalité quotidienne. Procédant par montages d’images, par séquences ou épisodes un peu à la manière des romans-photos, il se rattache aussi bien à une « Figuration narrative » à la Arroyo ou Erró qu’au Pop Art d’un Rosenquist. Monory rappelle aussi son « besoin d’Amérique », pays ou mythe qui occupe une grande place dans sa peinture. Il explique sa fascination pour ces paysages, ses grandes étendues désertiques, le culte presque enfantin des objets (voitures, revolvers, chapeaux), le mélange de stéréotypes presque fades, de violence et de romantisme qui se détache sur un arrière fond de roman noir titre d’ailleurs de sa récenbte exposition à la galerie Sonia Zannettacci de Genève. Grand amateur de tir, l’artiste va jusqu’à cribler de balles des centaines de toiles (« après un passage dans l’Arizona où l’inspecteur Harry zona »), notamment une série intitulée « Meurtre » où il met en scène son propre assassinat dans une atmosphère froide et bleue. Il explique la raison d’être de cette dominante bleue à la base de sa démarche, couleur monochrome recouvrant la toile et sur laquelle il projetait des images photographiques dans une esthétique et une conception du tableau qui a évolué vers une image unifiée sans montage apparent où l’histoire racontée est censée se passer, comme l’artiste l’indique lui-même, « derrière ou à coté du tableau, qui, au premier degré, peut sembler être une image banale. Mais le lecteur ou le spectateur de ses « romans noirs » est, toujours selon l’artiste, invité à « se raconter » à travers eux, à y greffer ses propres fantasmes puisque ses tableaux fonctionnent comme des grands récipients à soupe commune et populaire d’images. C’est pourquoi l’artiste ne cherche jamais la complexité mais l’extrême simplicité.
Rappelons toutefois que la plus simple image n’est jamais simple et en particulier chez Monory. Il existe toujours chez lui un croisement d’une image enragée et d’une image céleste. Comme si le ciel traversait toujours l’organique le plus cru. En ce sens il est bien ce "Pré-Voyant" dont parlait Alain Jouffroy à propos de l’artiste dès ses premières toiles pleines de larmes d'effroi face à la stupidité agressive de l’homme primitif jusqu'à la technologie sophistiquée de l'actuelle boucherie électronique. Dont il se moquait en citant simplement par exemple les termes de Gagarine dans un de ses tableaux : « J'observe la terre. La visibilité est bonne.. J'entends tout parfaitement. Le vol se poursuit bien. J'observe la terre. Le vol se poursuit bien. On peut tout voir. Une certaine partie de l'espace est voilée par des nuages accumulés. Je poursuis le vol. Tout est normal. Tout fonctionne à la perfection. Nous allons de l'avant. Je me sens bien. Je me sens très en train. Je poursuis le vol. Tout va bien. La machine fonctionne normalement ». Mais Monory la dérègle et la Carte du Tendre de la technologie continue d’être déchiquetée par les perforations de l’artiste qui ne fait que souligner la bêtise et le conformisme dans lesquels notre planète de singes est tombée au nom dit Monory « d’un rapport au monde tendu dans un silence cinglant pour tenter de sauvegarder le désir; le désir de tout –le désir de peindre comme le désir de vivre. Le désir d'outrepasser la bâtardise postmoderne pour ne plus connaître que l'hyper sensibilité et l'hyper modernité ». La peinture doit ainsi représenter « un filtre infra-mince qui ne conserverait que les scories heureuses de ce vaste bazar universel. Il nous reste la cible, il nous reste l’arc tendu, il nous reste le centre à regagner sans cesse. Il nous reste l’urgence de l'exactitude pour ne pas ressembler à ce foutoir généralisé par un nivellement de bas en haut ». Et d’ajouter « le monde finit par ressembler à une caisse, en consigne dont on ne respecte même plus les signes annonciateurs de fragilité ». Seul par son mince stylet la peinture peut nous en sauver. Certes Monory sait que ce n’est pas vrai mais ill existe toujours chez lui autre chose qu’une œuvre plaisante et facile à intégrer. Sa peinture n’est donc pas vraiment faite pour les singes. A bon entendeur, salut.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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