Artistes de référence

Jacques de la Villeglé

Villeglé

Né à Qimper (France) en 1926, Villeglé a su développer, dès 1949, à travers l'usage d'un matériau unique - l'affiche lacérée - une oeuvre foisonnante et d'une étonnante richesse formelle, depuis l'éclatement typographique et les compositions abstraites colorées
des débuts jusqu'aux récentes juxtapositions rythmiques issues d'affiches de concerts. L'oeuvre de Villeglé est un formidable sismographe de nos réalités collectivestelles qu'elles sont distillées par l'espace urbain dont l'histoire nous est restituée à travers celle, singulière, de ses murs. Elle révèle combien notre regard est conditionné par cet environnement visuel quotidien, et réactive notre mémoire de façon critique, mais aussi ludique. Au croisement de mouvements aujourd'hui historiques tels le Nouveau Réalisme, le Lettrisme ou l'Internationale Situationniste, le travail de Villeglé, ancré dans l'actualité, est aussi salué par les jeunes générations.

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Villeglé
Bernard Lamarche-Vadel

Comme toute œuvre qui surplombe son époque, celle de Jacques de la Villeglé peut être vue et doit être interprétée dans la traversée des principaux courants du monde de l'art depuis 1950. L'essai de Bernard Lamarche-Vadel s'attache précisément à reconnaître l'un des grands représentants du Nouveau Réalisme dans les effets que suscite son œuvre bien au-delà du mouvement où elle est repérée. Métamorphose d'un mode d'emploi au cœur des mobiles de la modernité, l'œuvre de Jacques de La Villeglé constituant sa radicalité dans sa diversité est enfin rendue à son destin, celui de l'excellence d'un jugement sur la société.

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FRONTALITÉ ET DECHIRURES : JACQUES de la VILLEGLÉ
par Jean-Paul Gavard-Perret

Villeglé, Rétrospective, 17 septembre 2008, 5 janvier 2009, Centre Pompidou.

Le feuilletage, les couches leur encollage admettent  paradoxalement une réelle transparence. Coller sur le fond revient à créer une sorte d'aporie de la notion de surface. Il y a le lisse et ce qui s'y cache. La surface se dérobe et pourtant surgit une sorte de prurit :  la toile soudain gratte, irrite le regard. Le tableau reste bien plat, c'est bien sûr une surface, rien qu'une surface,  néanmoins surgit son exaspération, sa saturation dans la limite entre horreur et séduction. D'une certaine manière il faut donc parler d'effraction, d'accident de surface comme si derrière le miroitant émergeait un granuleux particulier dans la scission de la surface "réelle" et de la surface picturale. Quelque chose ne se refuse plus dans l'épaisseur de la toile et n'est plus refoulé : il n'existe pas de défaites du désir - bien au contraire. C'est donc bien d'une transparence du tableau qu'il s'agit.

Le collage crée les signes de la poussée interne . Les surfaces plates  deviennent en quelque sorte bombées comme si elles portaient le message d'un en dessous exaspéré. Le collage désigne alors une zone liminale, un état "tremblé" qui recoupent l'encore et le déjà. D'où ce qui enflamme, hérisse en ces superpositions qui grincent, font crier le silence. Il y a donc bien effraction de, sur, à la surface. Et si en elle existe le bombé surgit aussi le creux. C'est ce que Didi-Huberman nomme dans 3phasmes" "une épiphasis-aphanasis" : ouverture énigmatique et fermeture heuristique. Epreuve d'une confusion des genre entre ce qui fait couleur, ombre, forme.

Dès lors, et comme le prouve cette première rétropstective de l’artiste âgé de 82 ans,  s'agit-il de refaire surface ou de faire tapisserie ? La question reste posée. Face à ce qui se dérobe, demeurent les aspérités  de ce qui devient présence mais présence disloquée, déplacée, séparée. On peut donc parler d'éclats, de textures. De coutures et de déchirures. Bref de surface de réparation et du lieu de la séparation. D'espaces aussi superbement abîmés : abomination et abîmonation. On passe alors du reste, du résidu à ce qu'on peut nommer chef d'œuvre. Le lambeau provoque chez Villeglé dilution des qualités de surface et des qualités d'excroissance colorées qui provoquent des ombres au plan que d'une certaine manière il surplombe et enfonce. Il y a des traversées - subreptices ou irruptives - de couleurs majeurs chez l'artiste : le jaune, le rouge, le bleu. L'ombre elle même à peine perceptible du lambeau sur le plan se clône de labilités ténues. Qu'elle déchire le plan ou s'y déploie une obombration surgit en état de traversée. Elle n'est donc pas "collée" à la surface, elle devient la qualité d'un passage dans les surfaces.

Nous touchons, par le biais du collage, à la matérialité sensible de la "peinture", à l'extrême pointe de son effet coloré au-delà de son incarnat et par la magie de la procédure de Villeglé. L'artiste traite les couleurs de manière à produire un jeu d'apparence sans objet à la pointe extrême de la couleur qui devient reflet de reflet par effet de pan. Le créateur propose en conséquence l'art le plus lucide qui soit à travers sa conscience déchirée. Déchirée parce qu'elle pense la constitution du visible non en terme de simple déposition chromatique ou signifiante sur le support mais dans l'avènement d'une lumière par l'épaisseur et la densité noués non seulement à la déposition mais à l'effacement et l'arrachement, bref au travers par recouvrement et - après coup - par découvrement dans cette dialectique qui ouvre au trouble. Il y a là tout un travail subtil  entre enveloppement lambeaux et entrelacs qui nous regarde comme le "petit pan de mur jaune" qui regardait Bergotte.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.