Jean-Claude BELEGOU : GEOGRAPHIE DE L'EROS
par Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Claude Bélégou,
« Le déjeuner sur l’herbe »,
exposition Galerie Pierre Brulé, Paris 6ème du 16 mai au 21 juin 2009.
Stendhal dans son De l'amour - qu'il définit comme un « livre d'idéologie » - précisait les quatre variétés de l’amour : la passion, le goût, le physique, la vanité. Seule (ou essentiellement) la première trouve grâce aux yeux de Jean-Claude Bélégou. Pour lui et pour paraphraser l’auteur de La Chartreuse de Parme, la photographie devient « l’opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». Mais le génie du lieu offre un prix supplémentaire au «Déjeuner sur l’herbe ». Autant que la femme, l’artiste aime la géographie de son amour. Dans le jardin de la cure d’un village normand qu’il a racheté, il reste le zélé serviteur qui dresse depuis une quinzaine d’années à l’aimée une cartographie du tendre et du langoureux. Toutefois dans cette dernière série, il propose une jonction : l’approche « avènementielle » du corps féminin métamorphose le réel « de tous les jours » beaucoup plus que dans ses précédentes séries inspirées par la même égérie.
Le théâtre géographique des opérations (entendons ouvertures mais aussi jeux de cache-cache) demeure le même mais le cheminement amoureux devient plus érotique. Et si, pour revenir à Stendhal il faut distinguer « l'âme tendre », portée à l'amour-passion, et « l'âme prosaïque », qui ne connaît que la galanterie, on peut affirmer que pour Bélégou le premier est une dominante. Pour lui, contrairement à la théorie amoureuse de Stendhal, l'âme passionnée n’a pas besoin de voyager afin d'assouvir sa pulsion. Parcourir le jardin normand suffit afin de consulter sur le vif le dictionnaire de l'amour et d’en dresser une cartographie substantielle. Mais la photographie devient le lieu allégorique, imaginaire tout autant que réel du royaume de l’amour.
La photographie, pour y parvenir, crée un dialectique rare entre le sujet de la prise et le « maître priseur »… Ce dernier devient l’explorateur minutieux d’un quotidien qu’il entretient. Si bien que le corps féminin se métamorphose en paysage et celui-ci en corps féminin. Mêlant la femme et le paysage il en propose à la fois un fantasme et une réalité par la sorcellerie évocatoire du désir ou du jeu que suscitesnt ses photographies. Bélégou offre donc le « pré-texte » à sa rencontre amoureuse toujours recommencée et la fantasmagorie de son lieu d’élection. Néanmoins au monde réel se substitue le travail non du fantasme mais du photographe. Il y a là un miracle ou un mirage de l’amour. Aphrodite n’est plus une image ou une âme elle est de chair, elle est incarnée. Des doux secrets et des fêtes du cœur on ne saura pourtant rien sinon la propédeutique que Bélégou nous propose. A nous d’en faire notre miel comme on peut. Notre propre pèlerinage à Cythère et notre propre fête galante s’arrêteront dans le verger normand.
Pour autant le photographe ne mène pas ses spectateurs à la baguette comme un troupeau de dupes. Certes il ne comble rien et comme l’aurait dit Jules Laforgue pas de places chez le voyeurs pour ses "mains oisives dans les toisons aux gros midis " . Mais pour ceux qui pourtant s'accrochent au génie du lieu que propose le photographe, une issue de secours émerge. Le jardin n’est pas transformé en un simple parc d'attractions dont l’érotisme ne serait que pittoresque. C'est celui où l’on rêve de se perdre pour se trouver enfin. Il est jouissif d'y abandonner le monde et de redécouvrir un origo et de troquer l'histoire pour l'Utopie. La jardin de l'amour devient l’endroit où les amants pourraient se dire (pas seulement dans une belle illusion) qu'ils sont vraiment seuls au monde et qu’ils renaissent l'un de l'autre. C’est pourquoi non seulement la femme et le paysage mais la photographie elle-même « encharment » car moins que le fantasme de la femme, la femme elle-même est convoquée dans l'exploration que l’artiste propose.
S’il est géographe de son amour Bélégou n’en est pas pour autant le fétichiste. Comme Proust, il a trouvé en Normandie non « avec une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, ou une pêcheuse de Balbec " mais avec sa femme d’eau de quoi cheminer dans son imaginaire. Il n’a d’yeux et d’objectifs que pour elle, des yeux comme l’écrivait Proust " organisés pour ne saisir que l'étonnant spectacle de deux autres yeux répondants ". Le photographe nous rappelle enfin que l'amour n’a pas être enfermé dans un atlas aussi grand soit-il. Son appel ne peut pas se satisfaire de l'amour de l'ailleurs mais uniquement de l’ici-même car il s'agit d'une aventure intérieure. La seule peut-être : celle de l'homme entouré de la femme. Et vice versa. Celle du photographe aussi lorsqu’il est comme en ce « déjeuner sur l’herbe » dans la force de son art.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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