Artistes de référence

Jean-Pierre Nadau


Jean-Pierre Nadau

Jean-Pierre Nadau, né en 1963 à Melun vit et travaille aujourd'hui en Haute Savoie Adolescent, il se passionne pour la musique et le cinéma. En 1984, sa rencontre avec Chomo, l’artiste ermite de la forêt de Fontainebleau, sera une révélation. Quatre ans plus tard, il commence ses dessins à l’encre de Chine - à la plume Sergent Major - sur de grandes toiles : des compositions saturées d’architectures fantastiques, d’histoires mises en abyme, de tragicomédies. La connotation sexuelle y est permanente. Parmi les thèmes qui le fascinent, les courses hippiques ou cyclistes et les jardins à la française. Ses nombreuses expositions, notamment à l’étranger, témoignent de sa renommée. Il figure également dans la Collection de l’Art Brut à Lausanne.

 

 


Voir dedans (fragments pour Jean-Pierre Nadau)

par Jean-Paul Gavard-Perret

Les traces. On ne les connait pas - ou trop bien. Elless passent en marmottant. Chacune est isolée. Elles se sont réfugiées dans la page surpeuplée pour être encore plus seuls seules, pour exhaler sans se trahir ce qu'on a sur le coeur. Comme des exploratrices d'ici-même portant leur peau dans leur bagage mais aussi leurs pas et leur voix, oui, leur voix. Soudain quelque chose puis soudain rien, soudain que le silence. Le trou noir au milieu. Sans autre histoire que ce silence qu'elles ne peuvent plus rompre. Elles doivent juste durer.

Traces du passées, vieux songes, délires revisités et fantasmés qui reviennent ou qui surgissent frais comme des gardons. Nadau les dessine comme il les voit de ses yeux de dedans. Se répétant que ce qui ne va pas c'est toujours ce passé - d'où sa « rédaction », sa « prédication » de pasteur graphique et athée à travers ses signes et ses griffures.
Vers la première image et le trou noir dedans, comme miroir de la nuit par cette fenêtre (fermée-ouverte). Le trou noir de la mère dont, tout compte fait, on ne sort jamais.

Première image partie, il faut construire des fresques afin de savoir comment c'était avant. Contre le noir impénétrable prendre celui du graphite pour reconstruire notre archéologie du savoir à coup de vieilles leçons d’Histoire (et leurs images) et de vieux films français (Ah les dialogues d’Audiard…) ou italien (ah le jeu de Vittorio Gasmann). Alors créer pour Nadau ce n'est plus la graphie sur le blanc mais la biffure dans le noir. Pour que les yeux se relèvent, vite, vite, et que les traces vibrent d'un bourdonnement d'insectes mais d'insectes qui ne disparaîtraient pas lorsque la lampe s'éteint.

L’artiste du haut de la montagne où il s’est retiré cherche savoir comment c’était la passé. Il en suit les traces, différentes traces sans aucune préférence afin de reprendre sa propre histoire sur d’immenses toiles et mettre le doigt dessus comme au petit bonheur. Reprendre à partir de là, où se donne du champ (de course) à un jambage (de cheval).
Paris s’éveille soudain du haut des Alpes : drôle d’endroit pour une rencontre mais qu’importe. Transferts, rattachements. Mais isolations idem. Dégustation en silence des séries, des cartes, des repères comme des mouvements qui reviennent, liés à un essieu de métro et du temps.
L'image se multiplie, se densifie mais la scène reste vide. Quelque chose bée puis se scelle à nouveau. Dans le genre c'est bien.

Traces des grands damnés, des grands acteurs et des mots illisibles bien plus que là où Dotremont les avait laissés. Peut-être pouvoir rêver du
(bon) temps que leur valurent leurs errements dans les rues et les catacombes de Paris - pendant ce temps leurs démons se seront assoupis.
Dès lors poursuivre. Avidité de trait pour l'épuisement. Le renoncement toujours possible et qui ne l'est pas. Irrespirable tension (tentation) de la rupture. Nadau crayonne, monte, descend, piétine, sans demander pardon : trop longtemps rivé à cela, ce qu’il nomme « cette lâcheté sans nom ». Reprendre donc à reculons. Pour repartir.

Pas de pardon, La trace ne dit rien qui vaille - sinon la peine de s'y attarder. Juste soulever l'absence. Voir dedans. Sans dire quoi. Cela achever le dess(e)in. Le reprendre. Anales verticales en un sens. Mais les traces sans réponse. Et fourmis dans la main. A l'intérieur si loin . Tourner le dos à l'inachèvement pour révéler les failles. C'est ça.
Comble du noir pour voir le jour. Cette peur de se faire peur que le noir comble. Noir de tombe donc mais pour ne pas y tomber. Traces – Paris est une fourmilière. Séries. Séries noires - c'est là que niche la douleur. On reste à sa lisière. Chemin de ronde. Périphérique. Étendue béante. Beaucoup de blanc encore. Répétition et demeure. Mais ne pas arrondir les angles : quand le corps ne ment plus il sort ses couteaux.

Traces, zônes, silence. Ce qui se déplie enfin. Le noir canarde une mythologie portative, déroulable. Là où le bât blesse la main passe et repasse. Afin que le mot cède et qu'on retrouve l'image. Paris s’éveille là où crisse la trace telle une bouche sans lèvres, sans moustaches.
Juste l'absorption nécessaire. Pari. Poker. Turf. Le noir passe, impair et gagne. Les jeux sont faits. Nadau n'écrit plus, il dessine, la main passe - et repasse. Noir insecte. Empreinte du sang. Puis sang d’encre car plus de couleur. Noir et blanc pour poser le silence, pour qu'il parle. En conduite forcée. jusque là : cette musique des bouges de la Bastille puis du Golf Drouot. Saccades, mouvements. Chant des limites.
Contre l'étouffement. Any time a day. Any time a night. Pour retourner dedans. Voir ce qui en tombe ou chuinte.

Ce qui tend le dess(e)in. Coup de haches pour les repères et tuyaux dans la tête. Ne reste que du noir pour caviarder le néant. Un trop plein - pas de délié. Traces mais de quoi? Courbes d'angoisse et point noir de fusion où ça se soude sans se reboucher. On soulève la peau on dégage la faible épaisseur de chair. Reste ce noir, cette tache de naissance.
Ainsi le noir le blanc. Film policé ou crime parfait. Il y aura un ordre intérieur. Il y aura un son fondamental. (cri plutôt). De l'autre côté c'est le creux. C’est la jungle. L'abyme. Mais dedans aussi. Rien ne va plus. Les jeux sont faits. Plan obscur. Monopoly sans rue de la Paix. Le dessin ne produit que son propre dessein : ce tassement du fond.
Existence fantôme et du fantôme. Répétition. Elle cède peu à peu : « je ne fuis plus, je m'exile, je m'attends » dit Nadau.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.