Artistes de référence

Jean Anguera


Jean ANGUERA


© Jean Anguera


Jean Anguera est né à Paris en 1953. Il s’oriente d’abord vers des études d’architecture qu’il poursuit jusqu’en 1978. Entre temps, il a fréquenté l’atelier du sculpteur César à l’ENSBA. Il est marqué particulièrement par l’enseignement de Jacques Bosson, architecte et scénographe, et les cours de Jacques Lecoq et Gérard Koch.
Jean Anguera fonde avec Jean Bescos, Pierre Lafon et Laure de Ribier le groupe tendre conspiration avec lequel il exposera à la galerie Ducroux (Paris - 1983) et à la triennale européenne de sculpture au Jardin des Plantes (Paris - 1985).


D'entre les lignes

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Des traits sur le papier. Chercher au sol les lignes qui conduisent au centre derrière une procession de fourmis. Chercher. Retrouver non ce qu’on attend mais leurs traces au milieu des herbes dans une clairière. Elles ne correspondent à rien : taches stériles dans le blanc. C’est l’hiver. La terre concentre tout, la saison donne consistance aux racines. C’est.

Chaque ligne possède son ombre ou est possédé par elle. On peut la toucher comme on touche celle d’un arbre. Mais on ne peut la dire. Chaque ligne est un jeu de lumière et d’ombre. Espérer voir dedans. Ou à travers. Et à défaut : tenir encore, tenir. Même avec le temps les lignes ne changent pas de couleur. Le noir est leur couleur. Tout ce qu’on peut, à travers elles, en dire : telles des gisantes elles s’étendent, pâlissent. La voix peu à peu se couvre, le silence s’en empare. Elles demeurent garantes de ce qui ne peut se dire. Même avec le temps ou en dépit de lui.

Peindre : tenter d’entrouvrir l’eau, tenter de voir ce qui est enfermé dans le ventre. Les yeux essayent de comprendre, les lignes s'efforcent de voir ce qu’il y a au fond. Chaque dessin est un miroir de son dessein. On traverse la page, on la sillonne. C’est tout. Les lignes gardent-elles quelques traces de leur germination ? Ne disparaissent-elles pas avec le corps qui les a ensemencés ? Tout compte fait, seul l’air est palpable. Un trait sur le papier.

L'errance est la lumière - à une une restriction près : elle se doit d'être dirigée à travers les lignes qui l'incisent, les lignes qui font que quelque chose existe. Voilà ce qui résiste : le noir des lignes sur les plages blanches. Fragmentation, glissement, coulée qu'importe. Comprendre ce qu'il en est de la "géométrie de l'espace" à travers le sillage ou le creux. C’est ainsi qu’une pensée s'enfente et délivre un secret par le mouvement que la structure crée. Le noir nous retient au dessus de son gouffre. Reste notre émotion ou plutôt l'émotion créée par Anguera. Il faut ainsi passer par la perte dont l’artiste signale le lieu, la perte irréductible qui différencie le travail du deuil et celui de la mélancolie.

Entre ce deuil et le désir une attente imprécise fait croire encore - ne serait-ce que parce que l'œuvre existe - à une forme d'espoir même si face à de tels dessins nous savons simplement que nous ne sommes pas nous-mêmes parce que nous avons jamais été. Mais les dessins d’Anguera peuvent-ils nous sauver ? On ne peut répondre tant de tels travaux aporiques à la fois nous permettent de revenir au point de départ mais nous porte come à un dernier regard. L'artiste devient alors le témoin muet de ce qui fut et ne fut pas, de ce qui est : une absence - une présence in absentia Le dessin appelle donc à la présence au moment même où elle fait revenir l'absence parce qu'il prend en son économie de moyens une valeur ajoutée inaltérable.

Surgissent par endroits des sortes un abcès de fixation : un seul faux-trait ou un trait de trop dans ce conglomératet : le mal est fait. Mais l'artiste nous montre ainsi de quoi notre mal est fait en ce travail de retrait et d’attrait, de fermeture (taches) mais aussi d’ouverture (traits). Ne demeure que ce qui se trace "en souffrance" : l'infinie distance de l'un, l'infinie distance à l'autre. Ou si l'on préfère le fond obscur que font soulever les lignes. Alors il faut nous éloigner du dessin, prendre du recul pour envisager ce qu'ils dévoilent et cachent d'ombres et de lieux.

Les traits naviguent, s'étendent et nous retiennent : dès lors, il faut accepter leur lumière. Sous leur mouvement le transfert et le ruissellement. L'image la seule à travers les lignes qui nous aspirent par leur présence et de leur nécessité pour que l'on soit enfin. Ainsi par la rigueur surgit comme un éclatement. Une force primitive parle au plus profond : celle qui ne se refuse aux éruptions de l’affect tout en feignant une certaine froideur.

Une telle oeuvre élargit sans doute - puisqu'elle n'offre pas de réponse - l'abîme ou le chaos mais nous demande aussi un effort spirituel. Cependant cet effort n'est pas le simple travail d'un intellect tendu afin de découvrir à travers les formes abstraites des signifiances. Il faut se laisser aller à l'abandon là où la division architectonique sort du figuratif pour parcourir le chaos qu'elle surplombe en appartenant à un nouvel espace absolument optique.

Une tension apparaît. Elle échappe à un code symbolique. Loin des conventions à la Kandinsky qui donnait des sortes de grilles de lecture, des lexiques ("verticale-blanc-acitivité, horizontale-noir-inertie", etc), Angera ne cherche ni à rassurer, ni à éliminer l'abîme de l'art. Sa propre réorganisation répond à un espace cartographié de manière inédite et ce peut-être parce qu'il reste un des rares à ne pas être assourdi par les "voix" de l'extérieur.

Ainsi face à Kandinsky et à ceux pour qui la ligne et le noir et blanc délimitent des champs, le créateur invente des espaces qui atteignent une puissance supérieure car tout échappe. Non seulement "on passe entre les chose" (Bacon) mais entre les lignes et les surfaces loin d'une codification que nous appellerons d'"usage". On se trouve alors plus proche de la "catastrophe" (Blanchot) ou dans sa proximité absolue là où l'homme découvre - puisqu'il n'a pas le choix - son rythme "de croisière".

En passant du trait à la ligne, de la tache à la plage de blanc, s'inscrit un univers étrange, calme et mouvant, où intérieur et extérieur, où dehors et dedans ne veulent plus rien dire. Et c'est là peut-être la plus grande découverte de l'abstraction façon Anguera. Avec lui, le dessin et la peinture offrent une tension par conversion lente. L'horizon plastique se nourrit où l'intellectualisation rejoint une sorte de retour au "sol".

Existe ainsi une distorsion capitale - tant l'œuvre s'arrache à une forme d'émotion référentielle, appelle à l'idée mais en même temps fait piquer du nez la matière dans la "terre". C'est pourquoi un tel travail, une telle recherche ne se contente pas de libérer un espace optique. L’oeuvre remplace l'horizon et ses feintes par un "sol" au coeur même de la verticalité.

D'autres organisations prennent parfois le relais et s'opposent au sein du rectangle de l'image. Se créent non seulement des séries de variations mais surtout la structure d'un nouvel imaginaire qui échappe aux catégories connues. Entre les codes cérébraux et le manque à gagner de la sensation, la forme est intériorisée au moment même où elle gicle de manière "physique".

Le jet est cinglant mais il échappe à un prétendu hasard. Il dément l'ordre des choses mais aussi le chaos, l'organise pour lui donner un sens. La main crée par le "vif" non un art de l'instant mais quelque chose d'une éternité - sans doute relative - mais qui en dit plus long sur le temps que tous ces « gestes » ou supposés tels qui le congèlent à travers les feintes de la figuration ou plutôt de la simulation.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.