Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Jeanmart

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Claude Jeanmart : le site


Cent énigmes de la peinture
de Gérard-Julien Salvy

Depuis des siècles, le langage de la peinture est riche en énigmes ou équivoques mystères du modèle ou de la main à laquelle on doit l'oeuvre, incertitude quant à l'identité du sujet, incohérence de sa représentation, contradiction troublante entre le titre du tableau et ce qui est montré, jeux illusionnistes liés aux vertiges du regard et au contenu crypté. Ce livre dévoile cent de ces secrets. Au terme de sa lecture, vous ne regarderez plus les tableaux comme avant!

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L’INACHEVÉ DE L’INACHEVÉ CLAUDE JEANMART METTEUR EN SCENE DE KAFKA

par Jean-Paul Gavard-Perret



Claude Jeanmart : Kafka Le verdict 2 (détail)
claude jeanmartClaude Jeanmart est un de ceux (rarissimes) qui non seulement ont compris l’œuvre de Kafka mais ont été capables d’en offrir un « repons » visuel. L’auteur de « l’Amérique » est souvent le prétexte à des mises en images improbables. De grands artistes s’y sont cassés les dents. Une assez récente version de sa « Machine Pénitentiaire » par Mathias Gandolff l’a hélas prouvé. A l ‘inverse il est vrai, du « Procès » Orson Welles aura tiré son film le plus probant. Mais avec Jeanmart c’est toute l’œuvre qui trouve une visualisation exhaustive au sein de séries plus magistrales et riches les unes que les autres. Le plasticien - à la fois dessinateur, montreur d’ombre, dessinateur, photographe, metteur en espace (et j’en oublie) - crée non autour de l’œuvre mais dedans des images qui n’ont rien d’illustratives. Elles en interprètent l’essence dans ce qui tient à la fois d’une épure à la Ozu d’un côté et de la luxuriance surréaliste de Ernst de l’autre.

De séries en séries, quelque chose avance, se précise sans qu’aucun sens ne se coagule vraiment. Demeurent  un gargouillis et  un bruit d’évier qui plairaient à Kafka. Surgissent aussi un excès ou à l’inverse une réserve, une luxuriance de l’humour ou a contrario un jansénisme iconoclaste. Chaque image reste un abîme et un chaos. Elle pousse plus loin les divers registres de l’absurde tel que Kafka l’a décliné. Toute la chair nerveuse et dégraissée de l’œuvre est là secouée de spasmes de rire et d’effroi.

Chaque image en révulse les secousses. L’œuvre de Jeanmart bouleverse de froid ou renverse de rire à coup de répétitions, d’ictus et constitue un ensemble de fragments en mouvement. Ils reflètent Kafka au cœur de son questionnement. Chaque pièce de ce puzzle possède la capacité à devenir une inquiétante zone là où le vivant a disparu pour renaître autrement en devenant la matière du langage plastique. En sort autant une joie qu’une inquiétude. Les deux sont imprévues. Le spectateur est envahi dans des montages qui ne capitalisent plus rien. Le texte laisse place à l’image qui elle-même ne se contente pas de répondre à la curiosité du visible mais au désir de voir ce qui est absence, manque, ombre sous les verrous de l’œuvre de Kafka.

Jeanmart offre au « spectrateur » l’immanence de l’état de rêve éveillé au moment où la matière à lire, au sein de son magma iconique, se transforme jusqu’à devenir l’évidence lumineuse d’un lieu jamais atteint, déserté. Il nous échappe mais s’accroche à nous comme s’il nous était consubstantiel tout en n’étant pas nous-mêmes. Surgit un lieu perdu et imag(in)é par Kafka et auquel l’artiste donne une puissance nouvelle. Une expérience paradoxale, intense, vorace est offerte. Les certitudes comme les apparences sont mangées afin que d’autres images nous mangent, nous enveloppent comme celles des rêves et des cauchemars de Kafka lui-même et en leur force majeure .

En un tel corpus « délirant » ou plutôt dérivant le rire comme l’angoisse de l’auteur nous appartient. Jeanmart offre une masse en transe et en transfert de sens. Chaque image reste sourdement incandescente en un éclatement du trompe-l’œil, du trompe-esprit, du trompe la mort que constitue le plus souvent la littérature kafkaïenne. A l’épreuve d’une telle masse tonitruante, d’une telle danse, nous plongeons dans l’abîme de l’auteur. Car l’artiste fait passer de l’illusion subie à l’illusion exhibée. De l’extrême compacité de l’oeuvre de Kafka naît ce qui l’éclaire, la délie, la remplit et ne la vide jamais. Même s’il reste foncièrement une béance de sens que l’auteur a mis en exergue de son oeuvre.

Le travail de Jeanmart ouvre au vrai temps de la fable kafkaïenne. Il en dessine le lieu d’un rite de passage. On tombe en ce lieu, on vire au flou mais pour mieux voir, comme l’écrivait Carroll « pour se dissoudre comme un brouillard de vif argent ». Nous entrons dans le trouble là où Kafka a laissé le monde en plan parce que le monde lui-même l’avait abandonné. Jeanmart en devient le géomètre particulier. Jamais de surfaces et arrêtes polies, lisses, achevées pas plus que des axiomes purs. Il est le géomètre de l’impalpable, des profondeurs, des « gargouillis » et autres phénomènes angoissants ou drôles inhérents à l’œuvre de Kafka. Nous rions alors non de nous-mêmes mais nous rions nous-mêmes car soudain nos repères échappent. « De profundis clamavi » aurait dit de ces images un Baudelaire. Car leur rire arrache à la figure du monde les certitudes afin de produire des lieux des profondeurs sans noms, sans symboles, sans mots d’ordre et surtout sans lois sinon celles que l’imaginaire de l’artiste exige.

Il fait de nous des étrangers à nous-mêmes. Mais pour autant il ne se contente pas de ce constat d’adultère avec nous-mêmes. Jeanmart baratte, comme dans toutes ses œuvres, nos futures cendres : c’est sa manière de répondre au « qui-suis je ? » par un « je suis ». L’image est donc ici bien autre chose que l’indice de la possession carnassière des apparences, autre chose que cette mimesis en laquelle elle se fourvoie et dont le prétendu "réalisme" représente la forme la plus détestable. "Qu'ils ne viennent plus nous emmerder avec ces histoires d'objectivité et de choses vues" écrivait déjà Beckett. L’auteur aurait reconnu en Jeanmart un artiste majeur comme il avait reconnu en Kafka un écrivain du même acabit. L'Imaginaire pour l’un comme pour l’autre représente une puissance paradoxale. Il creuse le monde et l’être par la plénitude lacunaire de ses laves jusqu'à ce que l’un et l’autre éclatent d’un rire salvateur ou d’une hallucination.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.