Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jeremy Liron


Jeremy Liron

Né à Marseilles en 1980. Ecole des Beaux-Arts de Paris. Vit et travaille entre Paris, Lyon et Toulon, souvent dans le train ce qui explique sa prédilection pour les peintures de paysage et d’architectures, qui sont autant de fragments de voyages.

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Jeremy Liron : éloge du retrait.

par Jean-Paul Gavard-Perret

Le paysage change. Mais en restant le même. Envahi par l'enfance. Envahi par l'en-face. Quelle matière pour que le paysage change sinon à travers la vitre ? Plexiglas et temps, elle rappelle le néant, incite à le reconnaître puisqu'il la hante. C'est dessus que le regard mélancolique se fixe. Il ne le soupçonne pas tant il est pris dans l'apparente solidité du décor. Mais il y a soudain une épreuve des confins de l'être où le mélancolique s'attarde, subjugué, immobile. Là-bas l'emporte sur l'ici. pour un temps. En étendant sur lui son voile de néant. Voile impalpable, translucide sur les choses laissées à elles-mêmes mais dérobées aussi à elles-mêmes dans le même temps. La vue s'égare. En suspens dans sa fixité. Que voit-elle ainsi désabusée ?

Jérémy Liron permet de découvrir des séries de paysages où l'urbanité jouxte une sorte de mélancolie. Cette dernière était induite par le titre même d'une de ses anciennes expositions : "Hôtel dela mer". Mais avec l'artiste, elle ne reste pas ce qu'elle est trop souvent : à savoir un regard inerte, porté vers les lointains d'en face. Le créateur lyonnais n'est pas de ceux qui se contentent d'errer dans les paysages qui le précèdent. Par ses toiles, photographies, sculptures et vidéos il aborde le paysage balnéaire à travers une expérience commune à beaucoup d'entre nous mais non pour en sacraliser les restes mais afin d'en provoquer des suspens.. Qui ne souvient pas de vacances aussi familiales que maritimes ? Pour certains elles étaient le signe d'une joie débordante, pour d'autres d'une sorte d'anxiété. L'un et l'autre de ces sentiments font porter une attention particulière au paysage d'emprunt. On est alors sensible à des "pans" que nous ignorions face à ceux que nous fréquentons au quotidien. Mais d'un départ ponctuel, le créateur génère un processus très particulier.

Des éléments architecturaux font ainsi irruption dans des paysages où la végétation veut garder le premier plan. Jérémy Liron peint aussi des villas rectilignes, anguleuses mais il sait porter son regard sur des détails qui sont autant d'intrusion, d'accidents de parcours. Tout est là mais vacille, comme affaibli, sans fermeté, soudain distant. Pour l'artiste il s'agit cependant de vitaliser le désir, le rêve. Mais à la matière d'une mythologie - d'où sans doute l'effet de nostalgie. Chaque image du présent glisse vers le passé. Mais l'inverse est vrai aussi. Et parfois on ne sait plus vraiment dans quel "temps" se situer. L'artiste l'a d'ailleurs lui même bien compris lorsqu'il affirme : "Ne passe-t-on pas la majeure partie de son temps à inventer par petites parcelles les souvenirs exacts de ce qui ne cesse continuellement de nous échapper?". Le créateur les retient : mais de manière distanciée, à travers l'épure mais aussi par effet de vitre qui si elle laisse passer la lumière tient lieu aussi d'écran.

L'œuvre cultive l'écart et l'attention neuve que le premier permet. Dans la distance temporelle créée il nous fait habiter un lieu qui est aussi un non-lieu. Une telle démarche provoque une autre présence aux réalités de la côte et de sa proximité retrouvée. Loin de l'agitation aliénante les vidéos, photos, tableaux aiguisent l'étendue, la retraite et l'attention. De telles œuvres nous "scotchent" car elles sont soustraites aux faux enchantements de l'artifice au sein même de territoires construits plus pour l'ostentation que le recueillement. Le retrait reste la qualité première de ce travail qui distribue les signes presque imperceptibles de changements d'époque, de temps. L'artiste nous redonne un sens auroral qui se perd de plus en plus. Sans que les choses apparaissent avec clarté on vient rechercher ici, dans la retraite et son recul, une autre, plus vivace et originaire de ce que nous mêmes avons connu et éprouvé dans nos étranges et provisoires épiphanies marines. Soustrait aux prises habituelles, en recul, privé de relief ou simplement de cette évidence allant de soi qu'il a à l'ordinaire le long des jours, le paysage est donc soumis à une étrange érosion et érection. La terre tend aimantée vers la mer et nos souvenirs une fois de plus semblent eux aussi se perdre en elle. Lepaysage change mais en restant le même. C'est (aussi) une manière de retrouver une forme d'extase ou de ne pas la quitter.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.