Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jiang Qiong Er


Jiang Qiong Er

Extrait de l'entretien accordé par Jiang Qiong Er à Sarah Aberman pour la "lettre de Shanghaï"de l'ambassade de France en Chine:

"Après avoir fini Tong Ji en 2000, je m'apprêtais à partir pour les Etats-Unis poursuivre mes études. Mon frère était déjà sur place, je parlais parfaitement anglais, j'étais acceptée dans une très bonne école de design, j'avais des contacts d'architectes, amis de famille… Je n'aurais eu aucune difficulté à me faire une vie là- bas!
Cependant, avant de partir, je suis allée seule faire un voyage en Europe. La France, notamment, sans pourtant que je ne comprenne la langue, m'a émue. J'ai ressenti le désir d'apprendre la langue, de m'imprégner de cette culture. J'ai donc fait le choix de m'installer à Nice , à l'aventure. Moralement, cela a été très dur pour moi au début. Habituée à être la meilleure en classe, je découvrais ce que c'était de ne rien comprendre ! Cela forme l'esprit que de s'aventurer dans un tunnel sans savoir si l'on en verra un jour le bout. Je savais aussi que je pouvais toujours au besoin
retourner en Chine où ma carrière m'attendait. Après mon diplôme de littérature française à l'université de Nice Et en 2001, j'ai réussi à intégrer l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris...
"

Jiang Qiong Er : le site


Jiang Qiong Er : futurisme en rouge et noir.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jiang Qiong Er est à la fois artiste et designer. Elle crée aussi bien des meubles et des bijoux que des peintures et des photographies. Issue d’une famille d'artistes elle fut l'élève du peintre Cheng Shi Fa et du calligraphe Han Tian Hong, figures emblématiques de l'art chinois traditionnel, avant de s'inscrire à la prestigieuse Université de Tong Ji afin d'y étudier le design. Souhaitant enrichir son style grâce à de nouvelles influences, elle choisit la France, et l'école des Arts Décoratifs de Paris, pour démarrer sa carrière artistique.

Elle trouve dans cette double culture une source d'inspiration inépuisable. Dynamique, ouverte aux échanges esthétiques, Jiang Qiong Er a récemment ouvert deux espaces consacrés à la création, la Suzhou River Gallery sur 1000 mètres carrés, et une galerie à Moganshan Lu. Jeune, élégante, raffinée, intelligente et "habitée" elle semble avoir confiance à l’avenir et possède le don du bonheur. Du passé elle a su faire table rase et ce dans une perspective parfaitement futuriste. Ses œuvres sont singulières : elles sont l’expression d’un jaillissement, de pulsations mystérieuses que l’artiste sait dominer. Dans ses travaux le rouge et le noir dominent mais il faut savoir entrer tranquillement dans cette peinture, dépasser son agressivité apparente, se laisser emporter pour en saisir la quiétude, la sagesse et la sérénité assez surprenantes chez une créatrice aussi jeune.

Refusant les contraintes des genre et autres classifications dont les artistes sont parfois l’objet, elle se laisse guider par son talent et son imaginaire qui l’ont menée sur des terrains qu’elle ne soupçonnait pas. Elle passe du design à la photographie au gré des émotions qu’elle souhaite exprimer. Désormais appréciée d’un large public pour son travail de designer et son œuvre artistique, Jiang Qiong Er expose ses œuvres en de nombreux pays. Dans son design comme dans ses toiles, la fluidité des lignes équilibre la densité des couleurs, la sobriété des formes dévoile l’originalité des matériaux. Associant l’abstraction de l’esthétique orientale et la force des matières occidentales, ses créations témoignent, au-delà de l’apparence, d’un engagement intense de l’esprit et de "vue".

L’artiste peint en une aventure toujours recommencée. Elle peint (comme elle crée plus généralement) parce qu'elle aime les outils, la texture des matières et le silence de l'atelier. Elle peint parce qu'elle ne peut s'en empêche même si le temps lui manque. Ni simple reflet du monde extérieur ni seul projet du moi profond de la créatrice, son oeuvre est la meilleure formulation possible d'une réalité absente de laquelle elle est inséparable et avec laquelle seulement elle prend sens.

Emue par la fragilité des choses, leur extraordinaire banalité, la puissance contenue en elles, mais aussi par les grands espaces, elle organise son travail par sortes de séries jamais closes L'artiste sait jouer de l'écart qui existe toujours entre ce qu'elle veut montrer et ce qu'elle montre : c'est là que se situe l'impondérable qui fait que l'art au sein même de sa maîtrise échappe à sa créatrice afin de faire parler son inconscient. "Phénomène d'être" selon la formule de Bachelard, la peinture de Jiang Qiong Er éclate les images du réel par un détournement particulier : sans tourner le dos à toute représentativité, l'artiste y introduire des éléments perturbateurs, des sortes de placages parfois redondants, parfois antinomiques mais qui sont aussi une façon de casser l'organisation plastique de ces ensembles jusqu'à produire un fantastique jeu d'attraction et de répulsion cher au futurisme.

Chez elle, l'image - phénomène d'être et de civilisation - prend un sens particulier dans une entreprise où la réflexion est insécable de la gestation puis de la gestion et de la distribution des formes et des couleurs. L'immense mérite de Jiang Qiong Er consiste à faire que la moitié nocturne des images soit mise en évidence au milieu du scintillement du monde afin que de cette contemporanéité surgisse une atemporalité mythique et un appel à d’autres demains. Apparaît l'essence d'une expérience qui paradoxalement (puisqu’elle crée aussi des objets) tourne le dos aux gadgets esthétiques du temps. Utilisant les armes de la peinture - sans négliger certains ajouts de matières - elle souligne combien notre vie n'a rien à voir avec une "vie intégrale", qu'elle en est même fort éloignée. Une réalité plus profonde est convoquée à un extraordinaire cérémonial. Le tableau et le dessin nous font sortir de leur énoncé et projettent au-delà de la pensée admise, de la pensée "choséifiée". Le monde qui surgit n'est ni créé ni choisi mais découvert, dévoilé. La peinture, la photographie, le design deviennent plus une affaire de vision que de technique - ce qui ne veut pas dire qu'une telle artiste se moque de la technique (en cela sans doute elle est aussi futuriste).

Son imaginaire fonctionne au service de la présence, mais une présence qui est en rupture avec les images du monde, les images du temps. Certes, d'une certaine manière ses tableaux nous parlent d'un ailleurs. Mais cet ailleurs n'est pas pure vue de l'esprit, il est provocation de la réalité vers sa métamorphose et son devenir. Il y a là utopie, mais utopie vitale. L'oeuvre de Jiang Qiong Er ne renvoie plus à une perception, à une pensée ou à une rêverie qu'elle se contenterait de ramasser, de fixer au sens photographique du terme. Sans cesse se dérobant à toute signification et en renvoyant au-delà d'elle-même, son oeuvre élabore un réel où ce qui compte n'est plus la chose mais l'effet qu'elle provoque dans le lieu où elle s'insère. Emerge en conséquence un immense appel d'air afin que l'être renaisse à lui-même dans le lieu même où il n'est pour l’heure que zombie.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.