Artistes de référence

John Armleder


John Armleder
de Lionel Bovier

Né en 1948, John Armleder vit et travaille à Genève et à New York. Depuis les performances et les événements Fluxus des années soixante-dix jusqu'à ses célèbres Furniture Sculpture dés décennies suivantes, de ses installations monumentales à sa pratique du dessin et de la peinture, John Armleder, artiste emblématique de la scène contemporaine internationale, a construit une œuvre protéiforme, hybride et singulière.

Biographie de l'auteur
Lionel Bovier est éditeur, critique d'art et commissaire d'exposition Stéphanie Moisdon est critique d'art.

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Volts faces.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

John Armleder dit ne pas croire en la valeur supposée de l'art et en conséquence à celle de son travail. Cette position sarcastique ne lui vaut pas que des amis. Il est vrai que depuis près de 40 ans le créateur construit - en partie hors système - une méthode dégagée de notions de catégorie et de hiérarchie. Empruntant tant à l'abstraction, au pop'art, au minimalisme qu'à des influences plus populaires des éléments, il crée des assemblages hétéroclites par transposition de ces éléments dans un univers qui n'est pas le leur. On l'a vu ainsi flirter depuis ses premiers happening des année 60 avec Ecart dans es mouvances ou ensemble. Avec ses "Furnitures sculptures" il introduisait des éléments de mobilier mais c'est surtout par ses pièces lumineuses (sculptures de néon) qu'il s'est fait connaître en y introduisant divers jeux de perturbation afin de faire de l'art "le résultat indéchiffrable du différentes opérations de pillage et d'altération).

Armleder fait de l'incertitude son axe conceptuel et révolutionnaire et cela lui permet d'échapper aux lois du marché. IL ne faut pas voir dans ce bric à brac une "apologie du n'importe quoi si ce n'est dans une perspective dadaïste ou à la Kippenberger" écrit l'artiste. Certes il est difficile de faire le lien entre toutes les formes qu'a prises l'œuvre au cours des années si ce n'est le refus du conformisme, un refus qui lui a même fait changer de nom (Johm M Armleder, Fidzgerald Fallsworthy ou encore Parker Williams) afin de s'inventer des faux-frères pour s'entretenir des choses de l'art mais aussi du monde. Difficile alors de tenter une biographie d'un homme qui refuse toute singularité à l'art et à la vie et qui s'est amusé à confondre les dates pour décourager tous récits rétrospectifs : "c'est délicat d'être honnête et d'examiner sa propre histoire quand on a commencé d'oublier" dit l'artiste, lui-même facilement reconnaissable sous sa physionomie caractéristique qui le fait ressembler à un mage ou un indien sans qu'il n'y ait chez lui la moindre posture ou dandysme. C'est le moyen qu'il a trouvé afin de régler une fois pour toutes les questions d'identité.

Cultivant la différence de manière philosophique et on osera -même s'il réfuterait le terme - d'esthétique, pour Armleder l'art est avant tout un comportement qui permet de quitter la société comme on quitte la ville et de faire de ses diverses configurations d'œuvres aussi inutiles qu'inévitables et nécessaires. Si ses toiles à pois, points et coulures répondent à des mécanismes formels savantes, l'acte de peindre reste pour lui un processus qui n'est ni une stratégie d'expression ou de communication.Mais c'est sans doute là toute la problématique de l'œuvre qui n'en finit pas de montrer que l'homme donc l'artiste lui-même demeure un être habité comme Hartung (dont il se veut l'antithèse) l'était. Armleder dit d'ailleurs que créer un tableau "c'est de l'exécution", preuve que son œuvre est tout sauf conceptuelle et qu'elle ne se pense qu'en avançant. Certes l'artiste travaille avec les moyens du bord : mais Picasso lui-même ne procédait pas autrement. La peinture avance, dégagée de toute posture ou imposture intellectuelle. La peinture reste de l'ordre de l'amusement. Toutefois son jeu "d'anti société" est plus sérieux qu'il n'y paraît a celui qui, comme l'écrit Stéphane Moidson, a "toujours placé la valeur de l'art à l'endroit de la subjectivité et non du nom et de son commerce". C'est en cela que son œuvre lumineuse faites de voltes faces continuels et parfois de "volts faces" reste essentielle.

La lumière pour Armleder n'est pas un outil. Elle est la texture même du fait humain. Et la manière qu'elle la façonne est la même que celle dont on nous créa jadis afin que notre être devienne un monde. L'artiste crée l'homme de cette matière et cette matière est un acte. C'est aussi renoncer au vieux monde en elle-même, ne pas céder aux représentations que le don de l'image dresse comme un écran entre le monde et nous. La lumière incarnée nous fait corps, devient la chair séparée soudain de la mutité biologique. Ce que nous appelons corps s'engendre. La liberté de l'artiste dépend de sa capacité à ce qu'il invente en avançant sans identifier le monde à ses découvertes toujours provisoires. Car chaque "pièce" est donc toujours réinvestie pour ne pas s'arrêter à la dictature cadavérique du vieux monde en elle-même.

Pour la créateur helvétique, un tel cadavre possède deux visages : l'image - nuage métaphorique - et le concept - écorce idéologique -, deux versions de l'occultation du vivant qu'il faut saisir à travers le non-être, la mutité, l'invisible, la certitude dont le concept n'est qu'un pointillé. Il faut ainsi casser les lignes fluides apparemment infractionnables de la pensée afin de débusquer la vie, le sens, le "jeu". L'art devient un poème de vie, sa région est l'au-delà de l'image, le radical, la première naissance. Le vivant ne peut se lire que dans l'énergie lumière - que ça soit celle du soleil ou celle des néons. L'art doit l'immobiliser sans en arrêter le mouvement à partir de racines non figuratives et de la matière brute. Quelque chose en somme d'une antériorité d'avant le réveil du signifié, quelque chose qui se fait dans la chambre obscure de la tête du créateur.

Ce quelque chose : les racines qui d'images en images n'ont émergé qu'en restes avariés en épaves. C'est que dans tout avancée il y a du naufrage. On perd toujours ce qu'il y avait avant l'image. Il faut, chaque fois, aller plus loin qu'elle dans le sous-jacent, l'obscur, le taciturne. Il s'agit d'aller à une sorte de gestuelle des images qui engendre une fission, une scissiparité, une diversité vivante : flux, vitesse, strates, mouvements, lignes, vibrations. Car ce qui a été perdu est toujours là, spectre babélien de l'unité du corps et du monde et de leurs traces de vie originante. Pour retrouver cette trace, il faut se souvenir qu'il existe une mémoire de la mémoire. Elle est gardée en deçà du message des yeux. Il convient de descendre dans le corps opaque du monde. Oui, pour Armdeler c'est là qu'il est nécessaire d'entrer savamment et poétiquement en des exercices d'élucidations des signes qui nous viennent de la tempête de la vie arrachée au sens exsangue que nous en tirons.

Alors recommence l'histoire de l'art dont il faut sans cesse écarteler les compressions douloureuses. C'est pourquoi il convient de prendre le travail de l'artiste comme une fable qui balance entre l'imitation de la Genèse et une mythologie visionnaire. On y trouve un mélange de spéculations mythologiques et du sérieux positivisme étayé de références voire de croyances ésotériques. Toutefois, Armleder ne réduit jamais son travail à des raccourcis bricoleurs tant sur le plan de l'idée que de la réalisation. On découvre les effets de la passion poétique qui l'impulsent nourris d'une sorte de gnostique contemporaine exaltée par l'appel d'une langue plastique. Loin de toute nuit de la démence (sur-rationnalité délirante) se construit un au-delà de la conscience asphyxiante. L'artiste permet de suivre une interrogation fondamentale au moment où la richesse de sa langue plastique devient antérieure à la sagesse des sciences de l'art telle que le monde moderne nous la renvoie. A ce titre le créateur s'expose à une forme d'incompréhension mais c'est le prix à payer pour toute œuvre réellement novatrice.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.