Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jose Abad


Jose Abad



José Abad - Du timbre à la sculpture
17 novembre 2008 - 28 février 2009
Musée de la Poste (Paris)

Cette exposition réunit près de 400 œuvres de l'artiste José Abad, considéré comme un des grands sculpteurs espagnols du XXe siècle.


Jose Abad entre deux infinis.

par Jean-Paul Gavard-Perret
 
José Abad, "Du timbre à la sculpture", du 17 novembre 2008 au 28 février 2009, Musée de la Poste, 34 bd. Vaugirard, Paris.

Né en 1942 à Tenerife, José Abad est d'abord un sculpteur qui travaille aussi bien dans le monumental que dans des registres beaucoup plus intimes. Mais c'est aussi un dessinateur adepte des collages dans lesquels il fait intervenir une écriture imaginaire. Créées de supports inattendus et de divers matériaux les oeuvres de l'artiste donnent au réel une substance particulière : le soupçon fait son trou comme dans divers jeux d'échelles dont le timbre est la parfaite illustration comme le prouve l'exposition au Musée de la Poste de Paris. L'artiste s'en empare et le transforme en œuvre d'art et il devient un espace de liberté au sein même de la restriction de surfaces. Il devient même le double en deux dimensions de ses sculptures. Entre des références africaines et bien sûr espagnoles, en ayant recours au mail-art et à bien d'autres techniques l'artiste n'a cesse d'interroger le monde à travers l'histoire d'hier et d'aujourd'hui et il le transforme dans ce qui tient d'une vision symbolique à travers une vision, ludique certes, mais aussi grave, taciturne, ardente aussi violente que paradoxalement apaisée tant par le choix des matières que par le mouvement donné au "clés" d'acier qui semblent vouloir ouvrir l'azur.

Ses sculptures restent cependant, parmi les 400 œuvres exposées et retenues par la commissaire de l'exposition Josette Rasle, celles qui retiennent le plus l'attention. Elles ressemblent à des silhouettes insolentes et procurent des émotions lancinantes et complexes voire une forme de sidération par les interrogations qu'elles suscitent et qui dépassent le pur plaisir esthétique. Encore trop méconnu, José Abad réussit par l'exploration de ses propres fantasmes (dont nous ne saurons rien) à rendre obsédante des visions qui marquent une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses oeuvres comme s'il voulait réparer le trauma d'une époque qui croule sous les images aussi répulsives qu'attirantes mais qui entraîne vers un lieu d'enfermement, d'impossible séparation entre le réel et sa représentation. A l'inverse les dessins de l'artiste permettent de penser l'être (même à travers des figures non anthropomorphiques), son rapport au monde en une suite d'images (fabriquées ou empruntées) à forte valeur ajoutée de symbole mais qui produisent une sensation quasi tactile de l'espace comme le propose dans un autre contexte ses sculptures.

Il joue sur deux registres : la jubilation d'un parcours initiatique qui provoque un ravissement mais aussi - car il faut bien appeler par son nom - le tragique de situation où l'homme semble perdu en une sorte de néant qu'à sa manière l'artiste souligne par la perfection de son travail. Celui-ci possède quelque chose d'harmonieux et d'accompli. Jamais loin du néant José Abad atteint une sorte d'essence et de clarté par ce dépouillement majeur (dans les sculptures) ou de surcharges (en ses dessins calligraphiés) là où l'art semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. C'est en se sens que sous l'apparente banalité ce cache ce qu'il y a de plus fantastique.

Feinte d'incarnation, la sculpture devient le lieu où le visible transfiguré, transformé est livré au vertige virtuel comme l'être lui même est offert à ce trauma perceptif là où d'une certaine façon celui-là est retourné comme un gant. La réversion est pour l'artiste ibérique une question de seuil que produit les diverses matières et techniques. Il existe donc toujours chez lui un contrat virtuel dans lequel l'image devient un paradoxe. Franchir son seuil ne revient pas à trouver ce qu'on attend car un tel travail ne risque pas de rameuter du pareil, du même. Et même si, comme dans ses timbres, il existe un effet de miroir, celui-ci reste un piège : l'oeil devient veuf de ce qu'il espère ou serait en droit d'attendre. Sous la perfection, le monstre bouge par des rites de passage - manière sans doute de nous sortir de la psyché qui n'est rien d'autre qu'un tombeau.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr


Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.