A la lumière des jours
par Jean-Paul Gavard-Perret
"A l’infini, l’incendie ” (Michel Camus).
Le réalisme, le quotidien restent encore - malgré les glissements de la
re-présentation qu’en propose Josef Ciesla - ce qui hante son art même s’il
est habité d’une force symbolique. Car pour donner une première voix à
quelque chose d’avant le langage, l’artiste n’a jamais ressassé. Doté d’un
imaginaire riche il a su l’incarner dans toutes les matières. Avec elles,
autant dans leurs successions que leurs assemblages, passant du bois , à
l’acier, du textile à la terre cuite il n’a de cesse de rassembler des
combinaisons de figures le plus souvent torrentielles et féminines par
une technique qui ne cesse de jouer sur les variations des agencements,
sur des essais aussi qui permettent parfois le déplacement de l’œuvre à
travers ses accidents de parcours.
La ou plutôt les techniques sont pour Ciesla le moyen de partir du monde
et du moi afin de fondre et de fonder un langage obstiné dans des formes
qui touchent souvent à l’épique. C’est sa manière terrestre et manuelle de ne pas oublier toutes les questions qui se posent à l’homme
afin de les déplier hors du temps (même si elles se nourrissent de lui) à
travers l’instant sorcier de la création à la source de feu du regard, de
l’âme, du corps et du sexe.
Chez le sculpteur tout nous regarde et nous fait signe de vie : la mort
elle même tombe comme un menhir foudroyé qu’il redresse à sa manière à la
limite des terres brûlées, des empreintes des glaciers et aux reins
féminins creux comme des vallées. Ciesla ne cherche en effet qu’une sorte
de sublimation dans une époque où souvent ne se conjugue que le mou et
le rien. L’artiste a compris en effet que pour faire surgir les ombres
blotties dans l’homme, pour faire sortir un sens noyé dans le silence il
faut sans cesse faire oeuvre de re-naissance. L’énigme du monde, des
choses et de l’être ne peut émerger que par un effort de travail et de
germination alimenté par toutes les connaissances philosophiques que Ciesla
puise chez les philosophes qui glanent leur savoir au bord de l’abîme
puisque c’est seulement là qu’il y a des choses intéressantes à dire et à
montrer. D’autant que Ciesla possède la technique, le regard et la sagesse
pour souffler sur les braises du magma des formes afin de leur donner
consistance et nous rafraîchir la mémoire. c’est par le feu de ses
métamorphoses que le sculpteur cherche à unir ce qui est séparé : le
soleil à la terre comme le jour à la nuit, le sommeil à l’éveil et la mort
à la vie.
Certes Ciesla ne connaît pas l’intention du feu : mais il se bat avec. Il
ose avancer dans l’inconnu sans être pour autant somnambule ou amnésique
et il n’oublie jamais ce qui manque à l'être. S’il est encore et restera
encore séparé de lui même il n’est pas seul. Et son travail - parce que ce
n’est pas un simple labeur - est une autre vie au coeur de sa propre
existence. Il tente ainsi de saisir le secret de son double. Poussé
par une fièvre créatrice la sève de son regard semble comme par essence
infinie. Et le je qui l’éveille chaque matin en refermant les portes
de la nuit, ouvre son regard sur des formes rêvées par la lumière. Il
tente ainsi dans l’âpreté de la matière de connaître le secret du souffle
à sa source comme en témoigne ses rakus vaginaux. Faites aussi de fissures
et de failles - et ce jamais en trompe l’oeil -ses oeuvres sont la source
d’un regard intérieur.
A travers lui se traverse un horizon pour un après qui surgit par
anticipation. C’est pourquoi ses oeuvres ont valeur de science-fiction au
moment même où elles plongent dans diverses techniques ancestrales.
Soudain, l’espace intérieur qui est sans forme, de même qu'un fond sans
fond prennent formes. La matière ne symbolise plus un espace clos mais
donne à et de l’être l’étranger dans sa chair pour cette sorte de fusion
que proposent des œuvres dont la ou les matières disent : Rien ne Me
sépare de Toi. Car Je suis Toi et Tu es Moi. D’autant que face à la
fiction de la vie, le je de l’artiste se montre - par ses œuvres - à la
troisième personne. Le il de l’objet est donc le je au second
degré de l’artiste. Tout ce qui alimente le je du créateur, son je
désire, je souffre, je m’indigne, je conteste, je veux être aimé, j’ai
peur et mourir et que sais-je encore c’est avec cela que Ciesla le
combinateur de matières crée les constellations de ses formes obstinées.
il est à ce titre semblable au vaisseau Argo qui ne comportait aucune
création mais rien que des combinaisons. Accolée à une fonction immobile,
chaque pièce était infiniment renouvelée, sans que l’ensemble ne cesse d’être
le vaisseau Argo.
Dans la fragmentation, la stratification, l’éclatement, la césure, l’incision
comme dans la pleine masse de la terre cuite, de l’acier, de la pierre ou
du bois Ciesla le forceur et le forgeron prouve que le réalisme est une
étiquette vide cachant selon les époques diverses idéologies, positions
morales ou intentions allégoriques. En conséquence, chez lui - et en cela
elle est résolument moderne - il n’y a plus de récit. il ne s’agit plus de
capter des moments significatifs de la vie quotidienne (comme chez N.
Goldin ou G. Wearing) ni de méditer sur la nature des objets (C. Oldenburg
ou T. Cragg) ni de susciter une tension de nature par trop allégorique (G.
Morandi, M. Broodthears).
L’artiste à travers les surfaces n’apporte pas de réconfort mais suscite
toujours une réflexion, propose et provoque un face à face. Plus question
donc d’être seulement voyeur. L’artiste suggère l'écart (irréversible ?)
entre l’image et la chose, entre l’objet tel qu’il fonctionne et tel qu’elle
le fait fonctionner. Se voit ainsi remis en question l'enjeu de la
représentation non par épuisement mais - au contraire - sa réversibilité.
Se crée dès lors une étrange perception : la matière de chaque sculpture
devient la matière-corps en une sorte de transfert d'optique. L'objet qui en sculpture comme en peinture reste toujours peu ou prou celui d’un
ou du désir se défigure, il ne permet plus de transformer le réel en
figuré : le figuré devient ce réel sur lequel le réel ne peut plus se
plaquer et ce non seulement dans le sensible mais par le sensible,
c'est d'ailleurs ainsi qu'elle peut trouver ce que Carl André appelle sa
seule harmonie.
La sculpture chez Ciesla semble ainsi toujours dégagée de sa pesanteur. On
sent en elle son feu plus que sa matière et c’est le premier qui nous
rappelle à la lumière de la seconde. C’est pourquoi chez lui même au
crépuscule, lorsque le jour s’avance vers la nuit, un chant d’aube demeure
l’axe de la recherche : l’animal ne s’éteindra donc jamais au regard de l’ange.
L’être est là, retient son souffle dans la matière travaillée, dans le
rose femme des pigments. Et tout à la fois se fait entendre mais aussi se
tait afin d’entendre le dieu caché du silence d’avant toute origine.
Chaque pièce est donc une lueur, on passe de l’une à l’autre pour que
renaisse à la lumière la pâleur laiteuse des lointains en nous-mêmes qu’on
ne connaîtra jamais. A ce titre la lumière de la matière chez Ciesla est
la chair de notre chair. C’est pourquoi il y a peu d’œuvres aussi
impudique, violente et mystique à la fois. S’y concentre le feu du dehors
et du dedans. Le silence s’ouvre ainsi à qui s’ouvre à ce travail, à l’intime
infinité de ses possibles qui joue du cerveau comme d’un instrument de
musique. L’infini est soudain en son centre. Est au centre de nous.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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Josef Ciesla