Artistes de référence

Josef Ciesla




Efflorescence (2004)
raku, pierres
diamètre 25 cm.
photo R.Micoud




dans Intérieurs Lointains : Glaïeul rose (2004)
raku, acier, bois, textile
haut. 18 cm Lgs 32 x 18 cm
photo R.Micoud

Josef Ciesla

Né en 1929, enfant d’émigrés d’origine polonaise arrivé en France à l’âge de 4 ans, Josef Ciesla est autodidacte, ses seules études sont les cours qu’il suit à 19 ans à l’Ecole Supérieure de Tissage de Lyon puis à l’Académie des Beaux-Arts. Il quitte son état de salarié en 1968 alors qu’il est cadre dans l’industrie textile et «emprunte à 36 ans un chemin allant vers plus qu’une croyance : la coagulation d’un être à un état » (J-P Gavard-Perret ). Le critique d’art René Déroudille soutient tout particulièrement son œuvre et favorise en 1970 l’obtention de sa première commande publique pour le Conseil Général du Rhône. Celle-ci ouvre le champ à plus de 70 réalisations monumentales implantées dans nombre de lieux publics et entreprises privées. A la suite d’expositions personnelles en France, Pologne, Etats-Unis, Allemagne, son œuvre est présente dans divers musées et dans de très nombreuses collections particulières de par le monde. Sa sculpture est connue, son œuvre graphique à peine, elle est pourtant considérable puisqu’elle s’exprime largement depuis son journal intime jusqu’à de grandes œuvres murales.
Gaston Bachelard est de tous temps son maître à penser, la nature sa référence, et les quatre éléments sont intimement mêlés à son travail dans lequel tous les matériaux sont convoqués : l’acier en priorité – l’acier qui s’oppose ou épouse la terre, le bois, la pierre, l’émail, le textile, le bronze…toute une Forêt des Signes que Jean Paul Gavard-Perret traduit en 1999 dans le livre Josef Ciesla, les portes du silence ou le chant des signes, collection « Les Sept Collines » – Jean-Pierre Huguet éditeur.
En octobre 2006 ce travailleur inlassable met en place à l’Université Lyon 3 une sculpture fontaine en bronze Empreintes et Résurgences qui rend hommage aux valeurs incarnées par Jean Moulin.

A la lumière des jours

par Jean-Paul Gavard-Perret

"A l’infini, l’incendie ” (Michel Camus).

Le réalisme, le quotidien restent encore - malgré les glissements de la re-présentation qu’en propose Josef Ciesla - ce qui hante son art même s’il est habité d’une force symbolique. Car pour donner une première voix à quelque chose d’avant le langage, l’artiste n’a jamais ressassé. Doté d’un imaginaire riche il a su l’incarner dans toutes les matières. Avec elles, autant dans leurs successions que leurs assemblages, passant du bois , à l’acier, du textile à la terre cuite il n’a de cesse de rassembler des combinaisons de figures le plus souvent torrentielles et féminines par une technique qui ne cesse de jouer sur les variations des agencements, sur des essais aussi qui permettent parfois le déplacement de l’œuvre à travers ses accidents de parcours.

La ou plutôt les techniques sont pour Ciesla le moyen de partir du monde et du moi afin de fondre et de fonder un langage obstiné dans des formes qui touchent souvent à l’épique. C’est sa manière terrestre et manuelle de ne pas oublier toutes les questions qui se posent à l’homme afin de les déplier hors du temps (même si elles se nourrissent de lui) à travers l’instant sorcier de la création à la source de feu du regard, de l’âme, du corps et du sexe.

Chez le sculpteur tout nous regarde et nous fait signe de vie : la mort elle même tombe comme un menhir foudroyé qu’il redresse à sa manière à la limite des terres brûlées, des empreintes des glaciers et aux reins féminins creux comme des vallées. Ciesla ne cherche en effet qu’une sorte de sublimation dans une époque où souvent ne se conjugue que le mou et le rien. L’artiste a compris en effet que pour faire surgir les ombres blotties dans l’homme, pour faire sortir un sens noyé dans le silence il faut sans cesse faire oeuvre de re-naissance. L’énigme du monde, des choses et de l’être ne peut émerger que par un effort de travail et de germination alimenté par toutes les connaissances philosophiques que Ciesla puise chez les philosophes qui glanent leur savoir au bord de l’abîme puisque c’est seulement là qu’il y a des choses intéressantes à dire et à montrer. D’autant que Ciesla possède la technique, le regard et la sagesse pour souffler sur les braises du magma des formes afin de leur donner consistance et nous rafraîchir la mémoire. c’est par le feu de ses métamorphoses que le sculpteur cherche à unir ce qui est séparé : le soleil à la terre comme le jour à la nuit, le sommeil à l’éveil et la mort à la vie.

Certes Ciesla ne connaît pas l’intention du feu : mais il se bat avec. Il ose avancer dans l’inconnu sans être pour autant somnambule ou amnésique et il n’oublie jamais ce qui manque à l'être. S’il est encore et restera encore séparé de lui même il n’est pas seul. Et son travail - parce que ce n’est pas un simple labeur - est une autre vie au coeur de sa propre existence. Il tente ainsi de saisir le secret de son double. Poussé par une fièvre créatrice la sève de son regard semble comme par essence infinie. Et le je qui l’éveille chaque matin en refermant les portes de la nuit, ouvre son regard sur des formes rêvées par la lumière. Il tente ainsi dans l’âpreté de la matière de connaître le secret du souffle à sa source comme en témoigne ses rakus vaginaux. Faites aussi de fissures et de failles - et ce jamais en trompe l’oeil -ses oeuvres sont la source d’un regard intérieur.

A travers lui se traverse un horizon pour un après qui surgit par anticipation. C’est pourquoi ses oeuvres ont valeur de science-fiction au moment même où elles plongent dans diverses techniques ancestrales.

Soudain, l’espace intérieur qui est sans forme, de même qu'un fond sans fond prennent formes. La matière ne symbolise plus un espace clos mais donne à et de l’être l’étranger dans sa chair pour cette sorte de fusion que proposent des œuvres dont la ou les matières disent : Rien ne Me sépare de Toi. Car Je suis Toi et Tu es Moi. D’autant que face à la fiction de la vie, le je de l’artiste se montre - par ses œuvres - à la troisième personne. Le il de l’objet est donc le je au second degré de l’artiste. Tout ce qui alimente le je du créateur, son je désire, je souffre, je m’indigne, je conteste, je veux être aimé, j’ai peur et mourir et que sais-je encore c’est avec cela que Ciesla le combinateur de matières crée les constellations de ses formes obstinées. il est à ce titre semblable au vaisseau Argo qui ne comportait aucune création mais rien que des combinaisons. Accolée à une fonction immobile, chaque pièce était infiniment renouvelée, sans que l’ensemble ne cesse d’être le vaisseau Argo.

Dans la fragmentation, la stratification, l’éclatement, la césure, l’incision comme dans la pleine masse de la terre cuite, de l’acier, de la pierre ou du bois Ciesla le forceur et le forgeron prouve que le réalisme est une étiquette vide cachant selon les époques diverses idéologies, positions morales ou intentions allégoriques. En conséquence, chez lui - et en cela elle est résolument moderne - il n’y a plus de récit. il ne s’agit plus de capter des moments significatifs de la vie quotidienne (comme chez N. Goldin ou G. Wearing) ni de méditer sur la nature des objets (C. Oldenburg ou T. Cragg) ni de susciter une tension de nature par trop allégorique (G. Morandi, M. Broodthears).

L’artiste à travers les surfaces n’apporte pas de réconfort mais suscite toujours une réflexion, propose et provoque un face à face. Plus question donc d’être seulement voyeur. L’artiste suggère l'écart (irréversible ?) entre l’image et la chose, entre l’objet tel qu’il fonctionne et tel qu’elle le fait fonctionner. Se voit ainsi remis en question l'enjeu de la représentation non par épuisement mais - au contraire - sa réversibilité. Se crée dès lors une étrange perception : la matière de chaque sculpture devient la matière-corps en une sorte de transfert d'optique. L'objet qui en sculpture comme en peinture reste toujours peu ou prou celui d’un ou du désir se défigure, il ne permet plus de transformer le réel en figuré : le figuré devient ce réel sur lequel le réel ne peut plus se plaquer et ce non seulement dans le sensible mais par le sensible, c'est d'ailleurs ainsi qu'elle peut trouver ce que Carl André appelle sa seule harmonie.

La sculpture chez Ciesla semble ainsi toujours dégagée de sa pesanteur. On sent en elle son feu plus que sa matière et c’est le premier qui nous rappelle à la lumière de la seconde. C’est pourquoi chez lui même au crépuscule, lorsque le jour s’avance vers la nuit, un chant d’aube demeure l’axe de la recherche : l’animal ne s’éteindra donc jamais au regard de l’ange. L’être est là, retient son souffle dans la matière travaillée, dans le rose femme des pigments. Et tout à la fois se fait entendre mais aussi se tait afin d’entendre le dieu caché du silence d’avant toute origine. Chaque pièce est donc une lueur, on passe de l’une à l’autre pour que renaisse à la lumière la pâleur laiteuse des lointains en nous-mêmes qu’on ne connaîtra jamais. A ce titre la lumière de la matière chez Ciesla est la chair de notre chair. C’est pourquoi il y a peu d’œuvres aussi impudique, violente et mystique à la fois. S’y concentre le feu du dehors et du dedans. Le silence s’ouvre ainsi à qui s’ouvre à ce travail, à l’intime infinité de ses possibles qui joue du cerveau comme d’un instrument de musique. L’infini est soudain en son centre. Est au centre de nous.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.