Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Valérie Jouve


DVD
Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

Une série documentaire pour comprendre l'histoire des techniques de la peinture par Alain Jaubert, auteur de Palettes. Mettant à profit toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, la série Lignes formes couleurs revendique une approche encyclopédique de l'histoire des techniques de la peinture. Chacun des films de Marie-José et Alain Jaubert explore les plus grands chefs-d'oeuvre de la peinture sous des angles méconnus. L'occasion de regarder autrement de célèbres tableaux de maîtres analysés dans leurs moindres détails.

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L'artiste et les commissaires :
Quatre essais non pas sur l'art contemporain mais sur ceux qui s'en occupent
de Yves Michaud

L'art n'est plus fait par ceux qui avaient l'habitude de le faire, mais par ceux qui le montrent : gens de musée, fonctionnaires de l'art, collectionneurs, communicateurs et mécènes. ..
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L'auteur
Philosophe, membre de l'Institut universitaire de France, Yves Michaud a été directeur des Beaux-Arts. Il dirige actuellement l'Université de tous les savoirs. Auteur de nombreux ouvrages d'esthétique et de philosophie politique, il a notamment publié L'Art à l'état gazeux et Critères esthétiques et jugement de goût.



VALERIE JOUVE A L’EPREUVE DES JOURS .

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Valérie Jouve construit depuis le début des années 1990 une oeuvre photographique singulière. Elle s’attache à la présence de l’être dans l’urbain. Au Centre Pompidou, en été 2010, l’artiste présente une trentaine de photographies réalisées en 2008 et 2009 loin de l’occident. C’est le début d’un travail sur le monde arabe plus particulièrement centré ici sur les territoires autonomes palestiniens.  Les photographies de l’artiste balancent toujours entre l’image « documentaire » et l’image mise en scène. La créatrice tente de donner à ressentir ce qu’elle éprouve sans chercher à comprendre ou expliquer. Son travail reste en conséquence toujours intuitif. Le titre de son exposition - « En attente » - suggère à la fois les moments de pause et les poses  elles-mêmes que la photographe demande aux  hommes et aux femmes captés  en grand format au sein de leur univers urbain.

Visages et  gestes sont comme fixés dans un temps sans temps, « un temps à l’état pur » (Proust). Si les photos sont prises dans les territoires palestiniens, ces derniers ne sont pas forcément désignés et fléchés comme tels. Valérie Jouve met ainsi de la distance entre ce qu’elle choisit de montrer et ce que les images de reportages médiatiques exhibent habituellement. Pour elle en effet témoigner ne suffit. D’autant que la photographie ne peut rien sinon (mais ce sinon est important)  « porter des utopies qui me font vivre ». L’essentiel de son approche tient d’abord à la rencontre d’êtres auxquels l’artiste donne par sa re-présentation une valeur universelle et non réductrice à une histoire et une géographie. Elle ne cherche donc pas à jouer les reporters « engagés » mais tente  « un rapport très immédiat et affectif à cette société ».

Surgit une  volonté poétique d’enrichir et de dépasser l’histoire et le temps afin de mieux faire surgir ce qui tout dans l'être est contenu. Comme un Evans (dont elle se réclame) la créatrice met à l’épreuve du langage photographique l’éclatement des possibilités d’êtres partagés entre leur besoin quotidien de fini et, plus large, d'infini. D’où  la tension entre une prise en compte  par la structure photographique et  poétique de la condition humaine et d’un infini singulier inhérent à chaque personne. La photographie devient donc une action dont le but  est de provoquer des développements qui dépassent l’espace et la problématique du lieu. Valérie Jouve ne l’ignore pas mais ne prétend pas la régler.

La dynamique de l’œuvre en son "en attente » résonne aussi comme un  appel entre la pierre et le feu. La révélation  de la personne humaine devient une surrection d’un insondable saisi in situ. L’artiste met le doigt sur l'essentiel : le manque qui anime tout être et ses rêves au nom de la perte. L'écriture photographique devient  un relevé. Il coexiste peut-être avec un sentiment de culpabilité de celle qui devient l’observatrice d’un manque à être.  Mais plus généralement ses photographies visent - en saisissant les corps vivants en sachant que partage entre le bien et le mal est plus complexe qu’on veut le laisser croire - à créer un contre-corps.
Des culs-de-sac de l’histoire Valérie Jouve tire donc un lieu central. Là où sous « un temple plein d'armes la mort d'un seuil se recule, où les soleils font dans midi  une énorme volute de chair"  comme l’écrivait un autre Jouve : Pierre Jean.  Sa jeune homonyme se voue  comme par essence à l’humaine trop humaine victime innocente des échecs de stratégies politiques qui la dépasse. Ses photographies sortent de l'évènementiel et du référentiel pour devenir  avènementielles en dépit du regard de Dieux différents mais qui revendiquent tous une exigence de globalité.

Valérie Jouve parvient en ses émulsions de réalité à passer outre les affres de la seule contingence même si elle sait que l’art reste une impasse. La contradiction demeure donc constructive et élève le problème politique à un niveau philosophique. Débordant l’œuvre en tant qu’unité linguistique, il l’inscrit dans une détermination poétique essentielle.  L’artiste inscrit un trajet mais qui suit tel ou tel chemin extérieur en vertu de chemins intérieurs. La complétude des deux est atteinte dans une harmonie au sein d’une dialectique de la clôture et du rayonnement.

La photographie ne se limitant plus à a signification factuelle, l’ouvert définit sa finalité dans un monde que l’artiste fait venir à elle et où elle tente d’instaurer la cohérence défaite. Dans chaque cliché l’espace implique un rythme. Il offre l’expérience d’une forme de spatialité. Il y a chaque fois l’esquisse d’une réalité et la totalité du monde. L’une communique avec l’autre, à travers elle dans une seule prise, en un seul regard. En bas surgit par exemple un ciel abîmé dans une flaque bue et dont les bords se multiplient en éclats. Ce sont de ces éclats que le vol monte. 

Valérie Jouve ramène au jour l’enfouis tout en laissant être le temps.  Mais agir ainsi ce n’est pas laisser faire le temps.  Il y a ainsi des oeuvres qui laissent au spectateur un espace et un temps libres pour y tracer des voies particulières. Elles deviennent les leurs pour ouvrir un rapport au réel qui passe par une relation plus vaste que la simple visibilité des choses et de l’histoire telle qu’elle est donnée habituellement en pâture et selon une idéologie implicitement fléchée.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.