JULIEN PREVIEUX : HANTISE DE L'AIR
par Jean-Paul Gavard-Perret


Le vide toujours nous survivra, il gagne sur nous, il a le temps pour lui ; « Matière » du passé et du futur il contamine l’œuvre de Julien Prévieux, qui en donne par la multiplicité de ses approches et à travers différents médiums des « formes » et des états. Agé de 34 ans en 2008, l’artiste a pu en donné déjà une rétrospective ou - pour reprendre le titre d’une de ses oeuves constituée d’une série de dessins soigneusement encadrée qui montrent lignes et mots dont le sens n’apparaît pas d’emblée – un « compostage ». L’artiste né 1974 à Grenoble et qui travaille à Paris, s’est fait connaître à la fin des années 1990 par une vidéo dans laquelle il réalise des roulades en pleine rue pendant de plusieurs minutes. Il poursuit ensuite ses activités dans l'absurde en publiant les Lettres de non-motivation qu'il envoie depuis 2000 à des entreprises pour répondre à leurs petites annonces. Il y explique avec humour (parfois aporistique) les raisons qui le poussent à ne pas se présenter pour le poste proposé... Il a réalisé récemment des effets spéciaux volontairement ratés qu’il a intégré dans des films existant (James Bond) qu'il nomme « Post-Post-Production ». Lors de la Fiac d'octobre 2007, une de ses oeuvres "Glissement" a été exposée dans les jardins des Tuileries de Paris. Après avoir exposé à La Vitrine (lieu d'exposition de l'Ecole Nationale d'Arts de Paris-Cergy) en janvier 2008, il est représenté par la Galerie Jousse Entreprise de Paris et vient de présenter « Comment no Comment » au Domaine de Kerguéhennec. Le « no » n’est pas anodin, car la négation demeure essentielle dans son œuvre…

Ses premières vidéos et les photographies à la fin des années 1990 éveillent délibérément le souvenir des gestes performatifs des années 1960 et 1970. Par exemple son « Crash Test - Mode d’emploi » évoque le « Velocity Piece » de Barry Le Va. Quant à sa série photographique « Pendu » elle rappelle les « chutes » d’un Chris Burden. Sa vidéo « Roulades » quant à elle n’est pas sans rappeler convoque sur le mode du clin d’oeil la performance « Roll » de Dan Graham. Toutefois ces « citations » ne constitue pas, tant s’en faut, l’importance de cette œuvre en devenir perpétuel. Soucieux de la socialisation du geste artistique, Prévieux aime proposer des actes comportementaux plus incongrus qu’absurdes afin de se démarquer de l’histoire de l’art et de sa production de mythologie. Prévieux n’a cesse d’affirmer le vide d’une société dont il se moque par toutes ses modalités d’intervention. Il se veut un exterminateur et « dépropriateur » par l’exécution de ses « basses » œuvres. Délestées de leur portée symbolique, ses actions deviennent des modalités d’actions et de situations par rapport au monde post-moderne et à ses règles. Il se situe lui-même par rapports à ses « gestes » et quels qu’en soient les supports, en usager plus qu’en auteur.

Cette positionnement se retrouve dans « Post-Post-Production » ou dans ses « Lettres de non-motivation » (Editions Zones, Paris). Ces travaux proposent une riposte du spectateur (passif) face aux règles qui lui sont imposés par aussi bien le spectacle de masse que le vocabulaire d’entreprise . Fidèle à l’attitude de l’acteur de son « Crash Test - Mode d’emploi » qui se jette (tel un « jacass ») sur les meubles et les voitures, Prévieux ne cherche pas le dialogue mais la provocation., l’affrontement, la surenchère. L’artiste refuse la posture (ou l’imposture) de victime. Par exemple, le but de ses Lettres de non-motivation ne répond qu’à une seule injonction : piéger l’interlocuteur, Directeur des Ressources Humaines, au sein même de sa rhétorique managériale d’entreprise à la syntaxe immuable et au vocabulaire normé.

Les réalisations de Julien Prévieux nous semblent dès lors aussi familières (proches) qu’obscures (lointaines). Se voulant délibérément « l’homme sans qualité » cher à Musil il touche ce que nous n’avons jamais pensé à protéger. Comme les plus de deux millions de Français, il n’hésite pas à répondre à une offre choisie mais avec ironie du type : « Je n’ai pas saisi le rapport de cause à effet entre une envie de réussir apparemment débordante et un salaire si réduit. ». Pour sa « Malette N° 1 » il s’est rendu à la « Convention UMP sur le sport » comme un simple militant . Habillé en costume, il fait comme les autres, il fait « comme si ». Comme si comme les fidèles à Sarkozy « ensemble tout devient possible ». Lorsque le futur président de la république Nicolas le croise il lui demande une dédicace. Mais dans un but précis : inscrire les empreintes du Président de l’UMP sur le stylo utilisé avec le but de réaliser une série d’œuvres pour les exhiber, voire, par l’intermédiaire de la Malette et de ses tampons, pour en proposer un usage vraisemblablement déviant… Pour l’exposition de la casemate du CAB, le spectateur comprend vite qu’il s’agit une nouvelle fois d’effraction . L’œuvre intitulée « Sans titre (n+1 » exige qu’il emprunte un escalier sévère, qu’il descende dans un espace saturé par une étrange masse, et qu’il s’aperçoive subitement qu’il n’est pas le bienvenu. Alors, cherchant à contourner la construction, il découvre un passage dans lequel il doit s’engouffrer jusqu’à rencontre une vidéo qui n’est qu’explosions et flammes et il débouche de fait sur « rien »..

Une telle recherche peut s’assimiler à une suite d’effractions dont la surenchère spectaculaire r(à l’inverse des Actionnistes Viennois) n’est pas le plus important. Le spectateur doit comprendre, une fois la surprise, l’incongruité passées, qu’il s’agit là d’actes communs sitôt qu’on accepte de quitter le flux prévisible de la normalité. L’artiste ouvre un faisceau de possibilités nouvelles et met à notre disposition quelque chose comme des modes opératoires potentiels. Et si « Sans titre (n + 1) » évoque les parois découpées de l’avion F117, si les formes donc, convoquent la furtivité, cette notion est présente dans le travail de l’artiste bien au-delà d’un penchant pour les constructions géométriques et silencieuses. L’objet (engin de guerre) est conçu pour ne pas émettre de signaux permettant de l’identifier. Il ne doit produire ni bruit, ni chaleur, ni formes, ni couleur et devenir une construction sans caractéristiques, ni qualité propres. C’est une arme sans arme . c’est parfaitement obscur, déplacé, violent mais non belliqueux. C’est. Mais aussi (et surtout) ce n’est pas.

L’ancien élève de L’ENSBA, s’est donc affranchi de bien des postures et rejoint en ce sens la travail d’un Parmiggiani (mais sur un tout autre plan) et ses « delocazione ». De tout « patron » (en tant que modèle de structure plastique ou en tant que symbole politique ou industriel) il restitue un négatif. Ce n’est pas là rappeler l’humilité de toute empreinte à l’égard mais le contraire : il s’agit de montrer combien les rois sont nus en une sorte de dialectique que l’artiste introduit entre la représentation social et ce qu’il en effet par excès ou biffure afin de redonner à l’être sa liberté. Chaque proposition de l’artiste joue sur le vide et le trop plein. Il existe toujours dans ces œuvre la présence d’un creux. Celui ci n’ouvre pas sur l’invisible au contraire. Les cinq photos de « Hop ! hop ! hop ! hop ! hop ! » ou le « Véritable modèle 63 » (réplique de la fenêtre par laquelle L.H. Oswald aurait tiré sur Kennedy) ouvre à l’évidence d’un évidemment mais aussi à une infinie morphogénèse. L’artiste nous extrait sans cesse des contraintes de nos moules et moulages. Par la création de gestes ou de formes ectoplasmiques aussi bien qu’exaltées, l’artiste est l’un des rares à revenir VRAIMENT à l’essence même de Marcel Duchamp que tant d’autres artistes ont escamoté. Tout médium artistique redevient un processus physique qui induit une réflexion ultérieure. Le travail est donc plus complexe que les premières vidéos du créateur pouvait le laisser penser ; laissant de moins en moins de marge à l’aléatoire, Prévieux inscrit de manière de plus en plus violente le retournement de notre univers ambiant. Son vide s’accroche à toutes les paries de l’espace que l’auteur construit et contamine pour notre joie dans sa capacité de mouvement autonome afin que le corps comme l’esprit retrouve leur mobilité. En ce sens il retrouve une vieille posture de l’artiste : celui de magicien ou d’alchimiste dans la mesure où il nous fait décrocher des lois habituelles du monde tel qu’on croit qu’il est et de la visibilité qu’il imprime à travers les règles de l’immense jeu de société que cette pseudo visibilité a institué.


Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
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