“ L’art, et en particulier l’art contemporain, c’est-à-dire l’art en train
de se faire, n’a pas de connotation ni par rapport à la localisation
spatiale, ni par rapport à la race ou la sexualité. Il n’est pas
convenable d’ériger des limites à l’art ” - Kadder Attia
Né à Dugny en 1970 et ayant grandi à Garges-les-Gonesses Kader Attia sait
ce qu’il en est de l’ostracisme et il évoque souvent la phrase qu’on lui a
souvent répété "si le fascisme passe, tu seras le premier expulsé".
Musulman, chrétien et juif, son nom est à l'image de son identité ; ou
plutôt de ses identités. Elevé dans l'univers des cités à fortes
communautés noire africaine, maghrébine, musulmane et juive, il travaille
dès l'âge de onze ans sur le marché de Sarcelles où l'on vend des
kilomètres de tissus aux noms de rêves : "Pamela", "Sue Helen", "Lucie"
puisqu’à l ‘époque le feuilleton Dallas fait fureur. Mais il n’y a pas que
dans la ville texane que l’univers est impitoyable… Cependant Attia
apprend à observer tout ce qui bouge autour de lui. Il baigne jusqu'à
l'âge de 15 ans dans cet univers de brassage qu'est le marché qu’il
préfère au collège source pour lui d’ennui crasse. C’est pourquoi pendant
ses cours il s'évade en dessinant sur les coins et la marge de ses copies.
Après l'avoir vu reproduire à l'identique des paquets de cigarettes
"Marlboro rouge" son professeur de dessin l'emmène aux "portes ouvertes"
des Arts Appliqués de Paris. C’est pour l’adolescent une révélation et une
pré concrétisation de ses rêveries ainsi qu’une motivation pour ses études
: afin car d’entrer dans une école d'art, il lui faut son bac. Il l’obtient
ainsi diplôme de l'école Duperré (1993). Après un bref passage aux "Beaux
Arts" de Barcelone, il part pour deux ans au Congo. Le contact avec la
sculpture ancienne et contemporaine d'Afrique centrale représente une
autre révélation et de retour à Paris il réalise une de ses premières
oeuvres : un diaporama "la Piste d'Atterrissage" (2000) sur la vie des
transsexuels algériens chassés et exilés à Paris au moment où la guerre
civile fait rage.
Dès lors ses créations oscillent entre l'installation ("La machine à rêve"
Biennale de Venise 2003 ou "l'Atelier clandestin" Art Basel, 2004), la
vidéo ("Shadow" Vidéo Zone, Tel Aviv 2004) et la photographie ("Alter Ego"
Sketch Gallery Londres 2005). Ses projets comme témoignent de l'éclectisme
de son travail. A Bâle en 2005, il installe un chapiteau sous, lequel des
break dancers font face à un derviche tourneur et à un DJ pendu (« The
Loop » 2005). Internationalement reconnu l’artiste possède déjà un langage
particulier et sans compromis. Photo, vidéo et installations sont les
moyens qu'il utilise pour mettre en scène le quotidien, la violence, le
déracinement. Ainsi pour l'exposition " Notre histoire ", il présente sur
un mur blanc des dizaines de matraques formant une arabesque composée
d'une multitude d'angles droits, un labyrinthe composé de « tonfas »
trouvés dans la rue, du côté de Garges-les-Gonesses, après les émeutes du
mois de novembre 2005. Ces émeutes il les explique simplement. " Le vrai
problème, c'est la pauvreté, il n'y a pas à chercher plus loin. La
prochaine fois, ce sera une insurrection de tous ceux qui vivent sous le
seuil de pauvreté ". Mais pour cette oeuvre Attia s’est inspiré d'une
calligraphie de l'art musulman : le style Koufi géométrique qui utilise
les verticales et les horizontales. Ce style d'écriture très
architectural, sans courbes, a influencé d’ailleurs les artistes
minimalistes - particulièrement Sol Lewitt. Mais les tonfas ont aussi
inspiré à l’artiste un sentiment tragiquement émouvant. Et ce qui l’a
intéressé au moyen de ce détournement d’objets c'est de recréer et
redonner une nouvelle vie à ceux-ci : d’objet qui sert au combat mais
également à la protection, il est parti dans une rêverie poétique qui fait
le grand écart entre la calligraphie d'origine musulmane et la peinture
moderne comme celle de Mondrian. Dans cette œuvre, comme dans les autres,
il transgresse donc l'image l’objet afin de lui donner une seconde vie qui
raconte avant tout l’histoire de l'arabesque au sein d’une parabole
plastique qui mêle l'ordre et l'envie de donner de l'espoir. J'ai a donc
créé à partir d'objets sans aucune esthétique un univers qui emmène le
spectateur vers un questionnement esthétique même si l’oeuvre reste aussi
une manifestation de l'état de répression dans lequel on vit actuellement.
Toutefois Attia ne cherche pas à choquer car comme il l’affirme « quand on
cherche à choquer, on n'y parvient jamais, on accumule les clichés ». En
revanche, à chaque fois qu’il une pièce, il s'inspire d'un vécu personnel.
C'est le cas pour la pièce des pigeons présentée à la Biennale de Lyon ou
la structure des tonfas. C’est pourquoi ses oeuvres touchent les gens là
ou finalement ils ne s'attendent pas à l’être. Leur but demeure de
questionner à une époque donnée différents angles du quotidien du citoyen
français ou étranger. Comme il le précise : « La matraque est en effet un
objet universel et la France n'est pas le seul Etat à glisser dans un
climat répressif. Ce que j'aime bien dans cette histoire d'arabesque,
c'est qu'elle peut modifier l'image qui est donnée de la banlieue.(...)
Malgré le climat de violence, il y a des tas de gens qui y vivent,
travaillent normalement et qui ne sont pas des gangsters." Un autre pan de
son expérience personnelle « Fridge » crée pour MAC de Lyon et Le Magasin
de Grenoble est rappelée de manière plus collective : au moyen de 90 vieux
frigos, l’artiste reconstitue le cité de son enfance. En peignant sur
chacun d’eux des rangées de petits motifs, il évoque les façade des
immeubles et à l’intérieur de cette cité (froide) sept mille voitures -
dont un tiers de voiture de police - circulent ou sont garées.
Son fameux « Flying rats », exposée à la biennale de Lyon, parle d'une de
ses phobies. L'image est violente : un grand toboggan rose dont la
glissière est parsemée de lames de rasoir et de couteaux, qui s'hérissent,
méchamment. Elle lui permet de ne pas oublier son traumatisme : la
circoncision sans anesthésie à l'âge de 8 ans. Elle raconte aussi un autre
moment douloureux de son enfance, lorsqu'il a perdu connaissance après
être tombé sur le béton de sa cour de récréation. Parlant mal français,
l'arabe étant de rigueur à la maison, il n'a jamais compris pourquoi, à
son réveil, on lui a dit "as-tu vu des oiseaux ?" Il a donc construit une
grande cage avec à l'intérieur des pigeons dévorant lentement, à leur
rythme, des poupées en céréales. Pour lui, le "message est universel".. L’artiste
ne cesse donc d'exprimer son "vécu", parfois difficile, dans une banlieue
parisienne souvent hostile.
On l’aura déjà compris son travail est surtout politique, car "la
politique passe d'abord par la culture". D'où cette oeuvre représentant
des tchadors en cheveux, comme une sorte de compromis entre les femmes
juives qui mettent des perruques et les femmes musulmanes qui se voilent.
Attia est en, effet attiré par l’idée de se situer "entre deux mondes,
deux sexes, deux identités, entre aussi le vulgaire et le divin. Homme d’affaire
(qui a connu la faillite) il est très fier de sa « marque » de vêtements,
"Hallal" - terme arabe qui signifie pureté. Cette ligne et son nom est une
manière de stigmatiser les phobies du monde bourgeois car si de tels
habits ne sont pas vendables, rue Mazarine, dans le 6ème arrondissement de
Paris, où se situe la galerie Kamel Mennour qui l'expose, la création d'un
magasin de la marque "Hallal" n'est pas passée inaperçue... Des habitants
du quartier ont même envoyé une pétition pour qu'on ferme de peur de voir
arriver toute la banlieue à Saint-Germain. Mais Kader Attia n'est plus à
cela près. Les mails d'insulte le traitant de tous les noms, "youpin",
"rat", "arabe", lui ont appris à relativiser. Pour lui il s’agit avant
tout de ne pas faire de compromis. Et s'il a parfois et en dépit de sa
notoriété du mal à imposer ses projets à son galeriste, Kamel Mennour, qui
considère au contraire que les oeuvres doivent avant tout être vendues,
l'artiste ne lâche rien. Comme il le dit "Flying rats, personne n'en
voulait, et puis finalement elle est bien partie dans une collection
suisse à 60 000 euros !". Certes à son corps défendant il est devenu -
tout au moins son oeuvre - spéculation oblige une valeur marchande que des
galeries allemandes, suédoises, et italiennes tentent de s’arracher.
En alternant ses différents genres ou en les mixant comme dans l’oeuvre où
il visualise les liens et ruptures entre les modes de vie d'une partie de
sa famille vivant dans la banlieue parisienne et d'autres proches restés
dans la région de l'Atlas algérien (l'ensemble de la projection est
accompagné d'une bande son qui compose un voyage sur différentes stations
de la bande FM pour diffuser des informations et des musiques populaires
franco-algériennes) l’artiste ne cesse de créer un constat ethnologique et
l'approche sensible des êtres humains. Ces types de « correspondances »
déploient toujours des visions violentes mais surtout subtiles et
émouvantes des questions liées au déracinement ou à la quête de valeurs
ancestrales, ainsi qu’à l'identité ou l'aliénation culturelle. Il en va de
même pour une courte vidéo intitulée « La jeune fille qui voulait se
marier « dans laquelle le vidéaste propose le portrait filmé de Samira, sa
cousine. Ce portrait s'envisage ici dans un rapport de séduction tout en
finesse qui oscille entre la description de la jeune femme par elle-même,
le récit de ses valeurs de vie, ainsi que l'affirmation d'une présence
charnelle, voire sensuelle, devant la caméra. Kader Attia devient ainsi,
non pas le simple entremetteur d'une négociation de mariage, mais le
récepteur et le messager d'une parole étonnamment vivante.
Ce qui touche ainsi dans de telles oeuvres reste avant tout - plus que le
message politique - c’est leur geste d'offrande. Ce don de l'image et du
son aux autres traverse le diaporama, les vidéos de bout en bout, comme
s'il s'agissait de réconcilier des mondes au sein de ces «
correspondances » citées plus haut qui tient dans la tension sensible
entre ce qui se joue à côté et entre les images : la mémoire de lieux que
l'artiste redécouvre en Algérie, la beauté d'instants simples partagés à
Garges-les-Gonesses ou à Sétif, l'hommage à une culture algérienne que les
enfants d'immigrés ont beaucoup de mal à reconnaître. Ainsi , le fameux
« punctum » de Barthes (sorte de hors-champ subtil, comme si l'image
lançait le désir au-delà de ce qu'elle donne à voir : pas seulement vers "
le reste " de la nudité, pas seulement vers le fantasme d'une pratique,
mais vers l'excellence absolue d'un être, âme et corps mêlés. " in La
Chambre claire) se retrouve au travers de détails visuels qui envahissent
l'image : le léger mouvement des fleurs au milieu des tombes de sa
famille, la matière accidentée d'un mur sur lequel est inscrit le graffiti
" Visa ", le grain de peau d'une main qui tend une photographie, le vide
qui sépare l'immeuble d'une cité et le visage flou d'un jeune homme situé
dans le coin de l'image. Pour Attia l’art reste donc un moyen de créer du
lien mais aussi de vivre avec sa mémoire tout en évitant le repli
identitaire. A ce titre son oeuvre possède comme peu d’autres un caractère
« mondialiste » qui est le meilleur moyen de lutter contre l’équivoque
rouleau compresseur économique de la « mondialisation ». Certes le chemin
n’est pas simple. Mais tous les espoirs sont permis à celui qui nous
étonne par sa maturité artistique et existentielle.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
|
Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
|
|
|
Kadder Attia
Childhood #1
FIAC 2005 - photo : JNL
|
Kader Attia
ouvrage collectif
Première monographie, à l'occasion de la double exposition organisée par le Musée d'Art Contemporain de Lyon et le Centre National d'Art Contemporain de Grenoble, Le Magasin.
Cette publication, richement illustrée, documentée et incluant des textes et un entretien avec l'artiste, permet de circonscrire les principaux contours du vocabulaire formel, des thématiques et des déclinaisons matérielles qui caractérisent aujourd'hui le travail de l'artiste, avec des textes critiques
Kader Attia (né en 1970) travaille autour des notions d'identité et de différence, d'ordre culturel, sexuel ou socio-économique, du déracinement, et des relations complexes entre Orient et Occident. Son œuvre explore de manière symbolique les tensions, les traumatismes et les peurs qui y sont liés.
disponible sur Amazon
|
|