Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Lukáš Kándl

Lukáš Kándl

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Pourquoi ces chefs-d'oeuvre
sont-ils des chefs-d'oeuvre ?

de Alexandra Favre et Jean-Pierre Winter

Pourquoi Guernica de Picasso et La Laitière de Vermeer sont-ils célèbres au point d'être immédiatement identifiables par tous ? Outre leur valeur artistique, de nombreux facteurs jouent dans la popularité des chefs-d'oeuvre de l'art occidental. Au-delà de l'histoire et des faitsc ce sont aussi des chefs-d'oeuvre parce qu'ils exercent sur nous une fascination inconsciente.

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LUKAS KANDL : BESTIAIRES DES INSOLITUDES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sous d'improbables horizons bouchés le monde selon le Pragois Lukáš Kándl n'est pas un lieu : rien qu'une étendue sans prise et sans confins. Un lieu où les fantasmes semblent repousser sans cesse comme du chiendent. Mais qu’on prenne garde  : ils sont moins à l’œuvre dans l’œuvre que ne l’est l’épreuve des lointains autres monstres mystérieux. Chaque tableau dans sa perfection technique devient comme le bord de l'être, son ultime avancée. Là où on ne l'attend plus, là où l'homme (entendons le mâle) disparaît au profit de femmes qui le ramène au plus nu. Et ce non seulement par effet de la nudité féminine mais dans ses métamorphoses animalières. On peut au nom de cette transformation définir cette  peinture comme surréalisme. Mais ne serait-elle pas tout compte fait plus proche d'une “Metafisica” nouvelle ?

Son horizon – et contrairement à ce que ce mot suggère par sa définition même - ne cesse plus de reculer. Il permet de prendre la mesure de l'espace d'un cosmos intérieur où l'”âme-inalité” de la femme trouve une sorte d'exubérance baroque et libératrice. Le monde qui devient  visible s'impose comme un impossible soudain palpable et de manière bien plus forte que sous la forme d'une fantasmagorie illusoire.  Chaque tableau cadre et décadre le réel. Désormais ce n'est plus un mirage qui nous est donné à contempler mais un paysage qui se déporte animé d’un élan imaginaire qui n'a rien pourtant de l'esquive ou de la fuite. Tout au plus d’un détour.

La femme est là. Et lorsqu'elle n'est pas là elle reste encore présente dans l'animalerie qui lui donne un corps subtil au sens premier du terme (donc celui d’une essence ). La féminité recouverte ou exfoliée de ses attributs affriolants n'a plus rien de bestial. Elle est recouverte d’une somptuosité précieuse faite de minutie et d'élégance qui la dérobe à la bête dont elle semble issue. En cernant ses figures, en donnant des contours parfaits et ambitieux, Lukáš Kándl introduit  le leurre dans le leurre. Nous pénétrons – parce que la peinture y invite – en  un étrange séjour. Nous errons dans le va-et-vient entre le proche et le lointain. Ils sont nimbés d'un halo d'irréalité mais pourtant celui-ci insiste. Il devient réel, irrésistiblement réel.

Chaque toile pèse sur notre séjour terrestre non par les grands espaces qu'elle ouvre mais par son bestiaire et son cortège de lointains. Ils viennent tarabuster notre inconscient. Ce dernier en reste aussi béant que béat. Le peintre le noie dans le génie de ses lieux pour une évanescente aussi épiphanie que paradoxale. Ce qui habituellement n’est que matière et manière d’érotisme fait signe autrement et appelle sur nous la paix des sens. Le cosmos  parce qu’il est inscrit sous le sceau du féminin devient une plénitude ouverte et sans confins. Il est pressenti dans son instance ouverte qui n'est plus le sans forme mais son excès de possibilités désirantes loin des symboles admis au sein même de la tradition surréaliste.

La surprise saisit par une beauté de confrontation entre la femme et l’animal. Le peintre évoque la première en un appel du second à travers des formes florissantes aussi verticales que rondes. S’y s’ébauche un seuil limite. En se colorant de nuances profondes il touche au plein  état de l'univers des abîmes comme de la surrection. Souvent le mâle se "terre", se retire en ses propres abîmes : ici à l’inverse ses fantasmes sont dépassés et décalés. Doublement épiphanique la femme et l'  « animâle »  forment un hymen. Lukáš Kándl dévoile donc une dimension secrète où se donne à pressentir l'inapprochable beauté de l’abîme intime. Par un étrange désir l’être même s’il ne se sent pas pousser des ailes se voit dirigé vers l'incompréhensible et ce qui le dépasse. Nous devenons ainsi les amants d'une extase troublante qui décourage les mots et qui réveille les morts.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.