Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Suzanne Kasser

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Cent énigmes de la peinture
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SUZANNE KASSER LES FRISSONS SUSPENDUS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

suzanne kasserEn excluant de l’art tout de ce qui  en lui fait image, Suzanne Kasser interroge les conditions d’existence de la peinture, ses chances de survie mais elle la porte aussi à son point de rupture. La peinture en renaît puissamment dépouillée de ses éléments de « décor ». Par un jeu de répétions minimalistes qui rapprochent parfois le dessin comme la peinture du graphisme l’artiste hypnotise en rendant propice une inscription du signe humain. 

Porté à ses limites, l’acrylique sur toile  propose des séries de vagues et de traces insidieuses faites de silence et d’absence. D’un côté Suzanne Kasser appelle à perpétuer l’inscription d’un signe humain qui l’obsède mais de toiles en toiles, de dessins en dessins l’élucidation tourne à un presque effacement en d’étranges transferts.

Le pur langage abstrait devient la seule présence et la seule réalité au sein des lignes qui corrodent et émiettent l’étendue. A l’exaltation d’une béance répond l’impénétrabilité d’une paroi. Les signes n’ouvrent que sur l’évidence de leur illisibilité, de leur incongruité comme s’ils refusaient à s’articuler dans un espace compréhensible.

Mais tableaux et dessins parlent pourtant. Montrant moins ils disent mieux. Le langage plastique d’Suzanne Kasser est donc faussement neutre. Presque « in absentia »  il demeure sensible, poignant en ses errances minimales qui restent effervescentes.

L’exercice d’une forme d’ « oblitération » renvoie au-delà de la figure pour livrer ce qui s’échoue comme sur une plage verticale en des ensembles de signes muets et suspendus ( ceux peut-être d’une ombre humaine à la recherche du corps de la peinture).

Chez Suzanne Kasser tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent. Son travail consiste à  rendre une absence présente, une présence absente en ce qui  s’efface et ce qui s’inscrit. D’où ce jeu entre proximité et éloignement. 

Une telle recherche exerce sur l’esprit et sur la perception une fascination. Du mate émerge une lumière connue mais étrangère sur laquelle on ne peut mettre de nom. L’étrange magma ne crée pas du chaos mais un ordre. Et ce même si devant chaque toile le regardeur repart à la dérive.

Chaque empreinte désigne l’être sans le nommer en des transpositions « graphiques ». La toile prend l’aspect d’une surface qui se refuse.  Elle immobilise face au « rien » que nous percevons. Mais à l’immobilité fait place le défilé d’impressions fugitives. Nous sommes mis en présence de ce que nous ne distinguons pas si nous passons trop vite devant chaque toile tel des passants solitaires dans une rue quelconque.

Existe une double action : expansion, énergie mais aussi « manque » ou recueil de marques qui deviennent la substance même de la peinture. Cette interaction impose une puissance envoûtante. Chaque œuvre égare. Elle porte à proximité de la disparition mais aussi dans l’imminence d’un retour.

Nous sommes frappés de mutisme dans l’attente d’un sens à venir.  L’artiste désigne l’indéfini et inscrit une forme d’articulation et de variations qui parle à l’inconscient lui-même flottant. Surgit le monde muet de l’injonction et de la résistance.

La trace est une énergie incorporée mais dissipée. Le plus récent comme le plus archaïque se confondent.  Du support au signe, de la matière à ses formes surgissent des relations lacunaires.  On a l’impression que dans une telle construction l’oeil ne commande pas, ni la main, ni l’intellect, ni l’inconscient, ni une tradition plastique mais tout à la fois, comme en fusion dans la réunion du vide et l’énergie réconciliés.

Chaque tableau s’impose comme un avénement dont l’existence n’est due qu’à un acte de pure autorité. Mais celui-ci n’exclut pas le doute et le tremblement. Comment ne pas être envahi par de telles vagues ? Elles matérialisent le silence. Avec Suzanne Kasser nous participons à une expérience limite de la peinture. Chez elle, celle-là est en question mais elle reste la seule réponse à cette question.

Chaque œuvre se dresse contre le vide mais le vide s’adosse à elle en un jeu d’éloignement et de proximité. D’éloignement qui fait la proximité dans de larges hémorragies d’abîme dont les traces s’inscrivent  jusqu’à l’invisible.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.