Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Edward Kienholz

Mirondella,  
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QUAND LE CAVE SE REBIFFE : KIENHOLZ VOYEUR DU VOYEURISME

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Edward Kienholz et son "Beanery"(allposters)

Le peintre américain Edward Kienholz reste encore un des grands artistes mal connus du siècle dernier. Né en 1927 et décédé en 1994 il a produit avec sa femme Nancy Reddin  (née en 1943) une série de pièces monumentales. L’une des plus célèbres « The Hoerengracht » est présentée dans le somptueux écrin de la National Gallery de Londres. Conçue entre 1983 et 1988 cette pièce à mi-chemin entre la peinture, la sculpture, l’installation et l’événement quasi situationniste laisse apparaître une suite de onze prostituées. Des amies du couples ont servi de modèles à ces femmes sulfureuses - l’œuvre (et son titre) en effet fontt référence à une rue du quartier chaud d’Amsterdam.

Cette pièce est gigantesque, somptueuse et faussement kitsch. Les onze visages des filles dites de joie sont pris dans des châsses de verre et enduis d’une sorte de résine qui symbolise des larmes. Les intérieurs présentés sont coquets. Par exemple de petits chiens de porcelaine décorent la vitrine où l’une des onze femme vend ses charmes. A l’extérieur surgissent des détails « réalistes » : bicyclette d’un client potentiel, poubelle, etc.. L’ensemble baigne dans une atmosphère glauque aux  lumières de néons rouges et bleues. L’artiste définissait cette pièce comme « une œuvre pour voyeur ». Rien n’est moins sûr cependant. De fait le voyeurisme lui-même est regardé. Le tout dans une reprise et une parodie aussi grotesque que sublimée des intérieurs chers à la peinture flamande.

Si bien que Kienholz devient le Vermeer du siècle passé. Chez lui comme chez le peintre de Delft rien n'est requis du réel pour fonder le « tableau » que l'insoupçonnable forme des choses, à savoir celle qui leur "sur-vie".  Avec les deux artistes se touche au pouvoir mystérieux que l’art a d'inventer. De l' "étrangère », de la mystérieuse peseuse de perles chez l’un ou des énigmatiques prostituées chez l’autre, il pénètre l’intimité. Les deux artistes ne voient moins la femme que le voyeur à travers elle. Ils nous parlent de la folle du logis qui habite la psyché de celui qui regarde. Existe donc dans ces deux œuvres un même  recourbemement figuratif.
 
La prostituée n’est plus celle que l’on croit. Émerge devant cette figure celle de l’homme. Il est saisi d’envie et de peur. Le spectateur lui-même  demeure fasciné par le spectacle de l’œuvre en ses multiples détails. Il y est enfermé tout en y étant pas. La vision du peintre n'est donc pas une vision sur un dehors mais sur notre dedans. Le monde n'est pas devant le regardeur en représentation mais il fomente le spectacle d’un autre intérieur. Il nous parle d’autres spasmes que ceux escomptés et pesés (pour revenir à Vermeer).

Mais l’artiste invite à pénétrer plus que dans un intérieur à la flamande mais dans l'intérieur de la femme, en ce continent noir qui n'appartient qu'à elle. Surgit le plus profond, le plus caché, le plus sacré : intima spelunca in intimo sacrario. On n'est rarement allé aussi loin, plus profond dans ce « sanctuaire ». D’autant que dans l'appartement cossu de la peseuse des temps anciens comme dans les loges des prostitués, le femme a sorti des objets intimes, ceux qui collent à sa peau (colliers, bijoux). Dans l’ouate rouge et bleu du "bordel" comme dans celle plus brumeuse du petit matin surgit une lumière coule et brûle sans se consumer dans les plis et les replis.

Vermeer jadis, Kienholz naguère mettent à nu - plus que dans la Naissance du Monde de Courbet - l'attente du sexe. Il faut le leurre du nid pour ébranler son leurre. La peseuse comme la prostituée  entrouvrent leurs lèvres dans une posture qui ressemble à s'y méprendre à celles d'une Vierge à l'enfant Jésus.  Mais l'enfant (dieu) s'est volatilisé. La femme n'a d'yeux que pour ses perles (réelles chez l’un, larmes chez l’autre). Unique objet de la pureté comme de la souillure restent  l'ambiguïté de la fausse satisfaction. La plénitude du voyeur demeure l'X, l'inconnu.

Par le rôle que nous devons assumer de voyeur du voyeur, nous ne peut même pas jouir par procuration. Si la peseuse attendait un enfant, la prostituée atteint notre regard d'enfant et jouit de notre fascination. Entre ses doigts d'expertes (cette femme est une perle...) la vie pèse, sans peser. Mais contrairement aux vierges couronnées elle a son poids de corps, elle n'en est pas humiliée.  

Plus on regard,  plus les étourdissements augmentent, se succèdent. Le leurre se retourne  : à la fascination du voyeur semble se substituer celui de la regardée. Émerge du sexuel en son origine. La source qui fait flamber le monde est presque allumée tel un feu follet dans ce lieu ouvert/fermé (chambre avec vitrine, donc chambre avec – autre retournement- vue sur un dedans plus que sur un dehors.) Il y a ce seuil, ce pas que l'on doit supporter. La fausse Madone, la fausse blonde mais la vraie femme faufile l'attente. Dans son immobilité vive les amarres se rompent. Nous allons surgir dans le monde, isolés, seuls avec nous-mêmes. A travers la Peseuse de Vermeer sont déjà en germe les prostituées de Kienholz. Toutes n’ont pas fini de nous hanter. Fantômes que fantômes.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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