Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Klee

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Klee, le silence de l'ange

Paul Klee est l'un des artistes les plus inventifs et les plus originaux de sa génération. On connaît de Klee l'oeuvre picturale et graphique, mais on connaît moins le penseur, l'écrivain et le théoricien. Les textes de Paul Klee nous ouvrent les portes de la création picturale. Ils sont précieux, lumineux, indispensables à la compréhension globale de son oeuvre. » Amazon


L' art contemporain ne signifie pas l'art d'aujourd'hui. C'est un label qui estampille une production particulière parmi d'autres : l'art conceptuel promu et financé par le réseau international des grandes institutions financières et culturelles et, en France, par l'État. Né dans les années 1960, il est apparu dans les années 1980 comme le seul art légitime et officiel ; mais ce temps semble toucher à son terme. Sa visibilité officielle occulte un immense foisonnement créatif : l'art dit " caché ", suite naturelle de l'art depuis le paléolithique. On y trouve aussi bien le " grand art " que les artistes amateurs. Plus encore, le " grand art " aujourd'hui suit des voies singulières ; il n'est plus porté par aucun style ; il est donc difficile à reconnaître et à apprécier. Mais il existe et qui veut le chercher le trouve ! Cet essai très documenté explicite l'histoire et la nature de l'art contemporain. Il retrace les péripéties de la controverse, le plus souvent souterraine, qui agite le milieu de l'art depuis plusieurs décennies, jusqu'à ses tout derniers épisodes. Il dévoile cet art dissident que l'art officiel cache. Et surtout, il rend la parole aux artistes sur leur pratique et sur le sens qu'ils lui donnent.
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PAUL KLEE : ELOGE DE LA RIGUEUR ET DU RTYHME

par Jean-Paul Gavard-Perret

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Paul Klee (1879 – 1940), « La collection d’Ernst Beyeler », Musée de l’Orangerie, Paris.

Le catalogue de Klee compte près de 10 000  titres. Sa réflexion sur l'art  et son exploration de l’abstraction évoquent , par son ampleur, celle d’un De Vinci.  Klee reste donc une référence – parfois surévaluée - de la pensée esthétique actuelle. Les titres de ses tableaux témoignent de cette amplitude poétique: Carillon de la lune d'argent, Doux paysages des tropiques, Paillasse en tranches, Exercice en bleu et orange, Croissance des plantes nocturnes. Toujours la réalité visible est dépassée. Sa peinture rejoint aussi la musique.

Des signes et écritures marquent ainsi son goût pour l'Orient. L'écriture intervient constamment dans ses tableaux et l’artiste laisse un immense héritage. Il a su exprimer que le tableau doit être une chose organique en lui-même, comme sont organiques les plantes et les animaux, tout ce qui vit au monde et dans le monde. C'est là l'affirmation la plus importante de l'œuvre de Paul Klee qui annonce par là les créateurs de la peinture dite inobjective. Et il devance les surréalistes par ses visions, son goût du rêve, son abandon à l'irrationnel, et les abstraits par ses fonds musicaux qui ne sont que taches de couleur et suggestion de mélodie.

Fils de musiciens, Klee naquit à Münchenbuchsee, près de Berne, le 18 décembre 1879. Entre 1897 et 1900, il étudia l'art à l'Académie de Munich dans l'atelier de Franz von Stuck. Ses premières œuvres significatives furent des études de paysages au crayon ainsi que de nombreuses eaux-fortes en noir et blanc marquées par les esthétiques symboliste et expressionniste. En 1911, Klee entra en contact avec les artistes du Cavalier bleu (Der Blaue Reiter : Wassily Kandinsky, Franz Marc, August Macke, etc.) puis exposa avec eux à Berlin. Il rencontra également Robert Delaunay à Paris.
En 1914, il voyagea avec Macke en Tunisie et y découvrit les pouvoirs de la couleur : «C'est le moment le plus heureux de ma vie : la couleur et moi ne faisons plus qu'un. «  Je suis peintre, La peinture et moi ne faisons plus qu'un ». Aquarelliste doué, il utilisa davantage la peinture à l'huile après la guerre, privilégiant les petits formats et variant les supports, introduisant également la lettre et des signes graphiques.  Sa fascination de l’Orient lui permet d’approfondir sa vision  artistique. La démarche décorative, longtemps limitée aux expressions mineures dans la culture occidentale, se confond dans le monde islamique avec l'art tout entier. C'est bien cette harmonie que recherche la peinture de Klee, de Macke et de Delaunay. Le « motif » disparaît au profit d'une perception synthétique, ici plus abstraite encore. Préparant la structure en carrés de son œuvre future, Klee « s'attaque », selon ses propres termes, « à la synthèse architecture urbaine-architecture du tableau ». Il note dans son Journal : « La couleur me possède, Je suis peintre. »
En 1920 l'architecte allemand Gropius Walter l'appelle au  Staaliches Bauhaus sorte d'institut des arts et des métiers fondé par ce dernier en 1919. De 1921 à 1924, Klee y enseigne dans la branche de la peinture sur verre, puis du tissage. Plus tard, il se verra confier personnellement un cours de peinture. En collaboration avec Kandinsky il donne des leçons régulières sur la forme et expose la première théorie systématique des moyens picturaux purs, qui conduit à une clarification exceptionnelle des possibilités suggestives contenues dans les procédés abstraits. Les notes de ses cours sont consignées et seront publiées sous le titre Contributions à la théorie de la forme picturale. Le Bauhaus soumis à d'intenses critiques, concernant en particulier sa non-rentabilité est dissous  en 1924. L'école est alors reprise à Dessau-Roblau  où Klee s'installe dans le même pavillon que Kandinsky. Sa carrière d'enseignant commence à souffrir cependant d'un certain absentéisme, sa production artistique intense captant toute son énergie. Après le départ de Gropius de l'école, cette dernière prend une orientation vers l'architecture et l'urbanisme, les peintres étant relégués au second plan, ce que ne manque pas de critiquer Klee, qui démissionne de son poste en 1931 .
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Cependant, sur le plan lexical, la terminologie commune (composition, ton, gamme, harmonie, rythme, accord, fugue, etc.) fournit à Klee nombre de titres dont fugues en rouge. Dans ce contexte, Klee imagine une peinture polyphonique qui « surpasse la musique dans la mesure où le temporel y est davantage spatial » (Journal 1081). Des œuvres « divisionnistes » - l'une s'intitule singularité des plantes - transposent le mode sonore au visuel : des aplats colorés recouverts par la modulation de touches séparées constituent des études de contrepoint mélodique et rythmique.

Klee est appelé en 1931 à l'Académie de Düsseldorf où il peut se consacrer avec plus d'indépendance à son propre travail. Mais avec l'avènement du nazisme l'artiste, qui se place pourtant en dehors de toute politique, est accusé de « bolchevisme culturel », et destitué. Il retourne alors, en qualité d'émigrant, dans sa ville natale de Berne. Et c'est là que commence la dernière phase de son art. Le format de ses œuvres s'amplifie, une extrême simplicité le pousse à éliminer tout ce qui est superflu, la légère texture linéaire se renforce de grands signes. En posant de façon nouvelle le rapport des moyens techniques et du sens, Klee prouve que le point, la ligne, la touche, les tons, la composition sont les véritables signes du peintre. Vers la fin de sa vie, il revient aux images inspirées par le langage des malades mentaux, aux monstres, aux anges, à l'obsession de la mort (Voyage sombre en hiver) et du passage, thématique essentielle de ce poète-peintre visionnaire.

L’exposition de l’Orangerie permet de comprendre par étapes chronologiques  l’évolution de Klee dans les motifs et les couleurs. Elle permet de saisir aussi deux points essentiels de son approche. A savoir d’une part que  « L'art est à l'image de la création. C'est un symbole, tout comme le monde terrestre est un symbole du cosmos » (in Théorie de l’art moderne ) et d’autre part que  « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». (Idem). Du merveilleux au tragique l’œuvre montre comment l’art moderne se libère de la représentation dans un théâtre où aux personnages et aux décors se substituent des formes « pires ». Quant à ceux qui seront mis en appétit et voudraient en connaître plus une visite au Zentrum Paul Klee de Berne s’impose : 4000 des œuvres de l’artiste s’y trouvent exposées !

Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.