Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Eric La Casa / Jean Luc Guionnet

Musique et arts plastiques :
Interactions au XXe siècle
de Jean-Yves Bosseur

Tout au long du XXe siècle, peintres et musiciens ont multiplié des formes d'échanges qui vont bien au-delà des parallélismes auxquels ont été trop souvent réduites les relations entre disciplines artistiques.
A cet égard, les expérimentations menées par les futuristes et les dadaïstes au début du siècle, de même que les démarches de Kandinsky, Klee ou de Mondrian, ont constitué de précieux catalyseurs pour les artistes qui souhaitaient dépasser les catégories conventionnelles. Ainsi, le temps va devenir une composante concrète d'un travail plastique. L'espace prend place comme une dimension à part entière d'un projet musical.
Un objet sonore est envisagé sous le double aspect de son apparence visuelle et de ses conséquences acoustiques. Les nouvelles technologies elles-mêmes se situent au croisement de différents modes d'expression. Autant de manières de questionner un art par un autre et de conduire à de fertiles débats d'idées.

l'auteur
Directeur de recherche au C.N.R.S., Jean-Yves Bosseur enseigne la musicologie à l'université Paris IV et la composition au Conservatoire National de Région de Bordeaux.

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SCULPTURES SONORES : LES GARGOUILLIS DE L'ARCHITECTURE

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Passage d’Encres, Romainville.
Eric La Casa / Jean Luc Guionnet, « Reflected Waves » (Ondes Réfléchies)
Vidéo, « Installation (3 écrans / 12 haut-parleurs/ 3 espaces) »

 

Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa
La Casa - GuionnetRépondre à un timbre par un autre qui n’est pas forcément sonore tel est l’enjeu pluridisciplinaire de La Casa et Guionnet avec « Reflected Waves » et « Installation ».  Les deux artistes dont la pratique est pourtant bien différente même si les deux s’intéressent aux strates musicales ont développé (suite à une commande de Philip Samartzis, directeur de festival Liquid Architecture de Melbourne)  une pratique artistique multiple. Elle permet d’aborder le problème des interactions d’un art à un autre et de l’influence  du son sur un espace géographique local. Cela provoque par ailleurs l’apparition de formes et de pensées particulières  et ouvre à l’exploration de  la dérive des corps dans un territoire soumis à des phénomènes de mouvements issus de différentes logiques et approches artistiques tant sur le plan de la perception, des supports, de la durée.

Les deux artistes - dans ce travail « à deux identifié comme tel  et ayant une existence indépendante de chacun d’eux » - ont donc « composé » à tous les sens du terme avec le phénomène des « ondes stationnaires » prises comme relation physique entre le son et l’espace.  Le livre en décrit le processus, le DVD les mouvements. Cela perturbe diverses formes de lisibilité avec lesquels cependant l’auditeur lecteur entre plus qu’en symbiose :  en empathie. Il suffit pour cela d’utiliser le regard et l’écoute  avec sensibilité et avec une énorme dose de "présence" (au sens du temps présent).

Toute une vie existentielle (mais pas au sens sommaire du terme) se mélange étroitement à une vie esthétique. De même qu’une sorte de spiritualité (la musique étant selon Schopenhauer le plus abstrait des arts) est liée à un chemin physique entretenue par le travail sur les ondes et sur leurs voies de  paix comme La Casa pour sa part l’a déjà fait sentir dans plusieurs de ses travaux. Sa stratégie est de fait renforcée par Guionnet qui forme son approche à plus d'organisation. Toute la puissance des sens est ainsi convoquée. Elle séduit par ses contrastes qui conduit les deux musiciens à abandonner les conventions de la musique et même du son..

« Aucun moule ne doit venir s’appliquer sur l’espace sonore ». Et seule l’épreuve du quotidien la découverte de sa « trivialité positive » (Baudelaire) ouvre à une abstraction (encore) inédite que les artistes comme des moines laïques tentent de saisir par leurs approches qui selon eux se caractérise moins en terme de résultat que d’hypothèse. Cela renforce la puissance du son et de l’espace à l’épreuve du réel : le plein existe par la présence du vide. Et même le mot substrat soudain  parle fort aux deux artistes  sensibles à la matière, de toutes les manières qui soient.

Ce qui est donc passionnant dans ce travail tient à ne pas savoir ce que les artistes eux-mêmes vont atteindre, effectivement puisque chaque étape offre de nouvelles prises de conscience, de nouvelles ouvertures/portes qui nécessitent la mise en place de nouvelles hypothèses... En aïkido on dit que seul compte le chemin, et non le but et c’est ce qui se passe dans cette recherche bipolaire. Au fond de leur travail La Casa et Guionnet, essaient d'offrir par le biais de leurs investigations sonores et visuelles un pont pour que la personne qui regarde  et entende puisse accéder à la beauté d'elle-même via l'univers.  « Reflected Waves » en est donc une voie d’exploration en demeurant toujours sous l’état de work in progress.

Le mot "contempler" peut alors convenir à ce projet. Cela veut signifier que la personne qui regarde et écoute peut prendre le temps avec richesse, angoisse et délice de se contempler elle-même à travers ce qu’il perçoit. Aimant mélanger, reformuler, bousculer, chercher ce qui parle, tout au fond du réel les deux artistes font que l’infini d’une certaine manière prend place dans leurs « Reflected Waves ». Il est autant dans l’installation que dans la personne qui regarde/écoute . Il faut l’imaginer elle-même comme un univers infini. On pourrait presque parler de mosaïques troublantes pour cette œuvre qui  affirme une double  transparence : celle du son à l’espace, de l’espace à l’être.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.