SCULPTURES SONORES : LES GARGOUILLIS DE L'ARCHITECTURE
par Jean-Paul Gavard-Perret
Passage d’Encres, Romainville.
Eric La Casa / Jean Luc Guionnet, « Reflected Waves » (Ondes Réfléchies)
Vidéo, « Installation (3 écrans / 12 haut-parleurs/ 3 espaces) »
Jean-Luc Guionnet et Eric La Casa
Répondre à un timbre par un autre qui n’est pas forcément sonore tel est l’enjeu pluridisciplinaire de La Casa et Guionnet avec « Reflected Waves » et « Installation ». Les deux artistes dont la pratique est pourtant bien différente même si les deux s’intéressent aux strates musicales ont développé (suite à une commande de Philip Samartzis, directeur de festival Liquid Architecture de Melbourne) une pratique artistique multiple. Elle permet d’aborder le problème des interactions d’un art à un autre et de l’influence du son sur un espace géographique local. Cela provoque par ailleurs l’apparition de formes et de pensées particulières et ouvre à l’exploration de la dérive des corps dans un territoire soumis à des phénomènes de mouvements issus de différentes logiques et approches artistiques tant sur le plan de la perception, des supports, de la durée.
Les deux artistes - dans ce travail « à deux identifié comme tel et ayant une existence indépendante de chacun d’eux » - ont donc « composé » à tous les sens du terme avec le phénomène des « ondes stationnaires » prises comme relation physique entre le son et l’espace. Le livre en décrit le processus, le DVD les mouvements. Cela perturbe diverses formes de lisibilité avec lesquels cependant l’auditeur lecteur entre plus qu’en symbiose : en empathie. Il suffit pour cela d’utiliser le regard et l’écoute avec sensibilité et avec une énorme dose de "présence" (au sens du temps présent).
Toute une vie existentielle (mais pas au sens sommaire du terme) se mélange étroitement à une vie esthétique. De même qu’une sorte de spiritualité (la musique étant selon Schopenhauer le plus abstrait des arts) est liée à un chemin physique entretenue par le travail sur les ondes et sur leurs voies de paix comme La Casa pour sa part l’a déjà fait sentir dans plusieurs de ses travaux. Sa stratégie est de fait renforcée par Guionnet qui forme son approche à plus d'organisation. Toute la puissance des sens est ainsi convoquée. Elle séduit par ses contrastes qui conduit les deux musiciens à abandonner les conventions de la musique et même du son..
« Aucun moule ne doit venir s’appliquer sur l’espace sonore ». Et seule l’épreuve du quotidien la découverte de sa « trivialité positive » (Baudelaire) ouvre à une abstraction (encore) inédite que les artistes comme des moines laïques tentent de saisir par leurs approches qui selon eux se caractérise moins en terme de résultat que d’hypothèse. Cela renforce la puissance du son et de l’espace à l’épreuve du réel : le plein existe par la présence du vide. Et même le mot substrat soudain parle fort aux deux artistes sensibles à la matière, de toutes les manières qui soient.
Ce qui est donc passionnant dans ce travail tient à ne pas savoir ce que les artistes eux-mêmes vont atteindre, effectivement puisque chaque étape offre de nouvelles prises de conscience, de nouvelles ouvertures/portes qui nécessitent la mise en place de nouvelles hypothèses... En aïkido on dit que seul compte le chemin, et non le but et c’est ce qui se passe dans cette recherche bipolaire. Au fond de leur travail La Casa et Guionnet, essaient d'offrir par le biais de leurs investigations sonores et visuelles un pont pour que la personne qui regarde et entende puisse accéder à la beauté d'elle-même via l'univers. « Reflected Waves » en est donc une voie d’exploration en demeurant toujours sous l’état de work in progress.
Le mot "contempler" peut alors convenir à ce projet. Cela veut signifier que la personne qui regarde et écoute peut prendre le temps avec richesse, angoisse et délice de se contempler elle-même à travers ce qu’il perçoit. Aimant mélanger, reformuler, bousculer, chercher ce qui parle, tout au fond du réel les deux artistes font que l’infini d’une certaine manière prend place dans leurs « Reflected Waves ». Il est autant dans l’installation que dans la personne qui regarde/écoute . Il faut l’imaginer elle-même comme un univers infini. On pourrait presque parler de mosaïques troublantes pour cette œuvre qui affirme une double transparence : celle du son à l’espace, de l’espace à l’être.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
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